C’est bien dit, avec mesure, indulgence et sévérité.

Non, il n’a pas raison (et il le sait bien) l’ami du Quart-de-Muse, quand il affirme qu’il ou elle a le droit de se divertir, aux dépens de nos oreilles et de nos cœurs.

Notez d’abord que la personne prendrait elle-même fort mal, si elle en avait vent, le plaidoyer de son défenseur, parce qu’elle n’admet pas du tout que son passe-temps soit, pour elle, un amusement, mais bien un labeur ; elle y insiste, pleurant, avec sincérité, les jours perdus, par elle, pour l’Œuvre ! — Non, il n’a pas raison, et il le sait encore mieux, le subtil ami du d’Annunzio féminin, en affirmant que son Égérie est en droit de ne pas tapisser. Quel service cette nymphe aurait-elle rendu à Numa, si elle avait prétendu régner pour son compte, au lieu de l’assister, dans son intérêt ?

Là est la maldonne transcendante. Quand celles qu’on appelait autrefois les Maîtresses de maison (avant l’invention de Madame Four) se seront toutes mises à jouer du plectre, ce n’est pas chez elle qu’on ira jouer de la fourchette. Et on n’aura pas tort : on y mangerait mal.

Non, une Maîtresse de maison ne doit pas être un d’Annunzio féminin, mais un Mécène féminin, si elle est apte à jouer ce noble et difficile rôle ; et, si elle a le bonheur d’avoir un d’Annunzio chez elle, je lui conseille de le prendre par la main, de le conduire vers ce qu’elle aura de mieux à lui soumettre comme tribune ou comme cathèdre, au lieu d’y monter elle-même et de s’y asseoir, en offrant à son public, moins docile et moins louangeur qu’elle ne le croit (à quelques exceptions près, prises dans l’aveuglement ou dans la flatterie) offrant, dis-je, un spectacle assez semblable à celui du Dormeur éveillé, ou du personnage qui en est l’équivalent dans le prologue de la Mégère Apprivoisée.

Oui, représentez-vous qu’une simple lectrice (encore pas des meilleures puisqu’elle s’endormira) s’endorme sur les œuvres d’un bon poète, et qu’elle se réveille, persuadée par un songe (à moins que ce ne soit par Monsieur du Bled, Monsieur de Bouchaud ou Monsieur Sarlovèze) qu’elle est devenue ce poète lui-même. Vous voyez d’ici les amusants développements, sans compter les enseignements, qu’un dramaturge pourrait tirer de cette situation, jusqu’au réveil final, accompagné, je le crains, de quelques nazardes.

Fallait pas qu’elle y aille !

Or, savez-vous ce qu’elle fait, en attendant la foudre, la Demi-Muse ? — Je le demandais, l’autre jour, à quelqu’un qui la fréquente, et qui me répondit, sans que j’aie bien su démêler ce qu’il y avait de blagueur ou de convaincu, dans cette réplique : Elle jouit de sa gloire !…

Je préfère, je l’avoue, et infiniment, celle de la Dame qui, — au lieu de chercher un Orphée dans son for intérieur, où ne se rencontre que Morphée — regarde autour d’elle, et trouvant, hors de son âme, ce qu’elle y poursuivait imprudemment, un artiste vrai, lui fait la fête et la place qui conviennent, avec goût et avec grâce.

Mais si la Poésie est réellement en elle, et capable de s’exprimer, combien plus grande sera la valeur de la Dame, quand elle fait, de son plein gré, le sacrifice de ce don, lui préférant son devoir, qui est d’accueillir un talent supérieur au sien, et de le célébrer, au lieu de le contrefaire !