J’entendis le conseil, mais je m’y rendis trop tard. Une fois de plus, le deliberando sæpè perit occasio me joua un méchant tour : j’entends celui de laisser, sans que nos regards en aient extrait le spectacle et déduit la moralité, s’écouler l’espace de jours qui nous en offraient le champ d’exception. C’en est un, en général, que celui qui nous est soumis par ce que j’appelle ici les Musées pour rire ; et, si j’en juge par ce qu’il nous présente encore, même modifié, celui dont je parle, dut être, à l’époque où on me le signala, un des plus typiques du genre.
Tel qu’il subsiste, nous allons l’examiner, non sans avoir tout d’abord spécifié ces modifications et recherché leurs causes. En ce qui regarde ces dernières, notons bien vite, qu’il suffit, pour les déterminer, de quelques réflexions caustiques, amenant les organisateurs à s’apercevoir que le public ne se croit pas toujours forcé d’entrer dans un plan d’admiration mutuelle.
L’instinct de faire un nid, dont parle le poète, et qui tourmente les hommes, au cours de leur brève existence, cet instinct se prolonge. Oui, l’instinct de faire un nid à ce qui s’est groupé autour de nous, durant notre carrière, vient à plusieurs, à beaucoup, disons-le, à un trop grand nombre.
Cette forme de l’amour-propre, qui consiste à se survivre dans la glorification, plus ou moins relative, des objets qui nous ont appartenu, est trop humaine pour que, si les États et les cités ne l’enrayent, la menace ne se dresse, contre eux, de voir nombre de particuliers s’ériger, de leur vivant, dans leur petit hôtel, une sorte de cénotaphe civil, tenant à la fois du muséum et du mausolée, et dont la concession à perpétuité, hors-cimetière, est bien écrasante pour se mesurer avec le peu de durée des objets auxquels on en accorde l’excessif honneur.
Si la création du Musée constitue, pour un pays, une richesse et une gloire, la Collection Cernuschi, malgré ce qu’elle a de remarquable, répond-elle au besoin d’une nation ? — Que dire de la Collection d’Ennery ? — Or, je prends à dessein des réunions d’objets d’un intérêt réel, parce que, s’il y a lieu de condamner même celles-là, le procès des autres sera fait du coup. Encore une fois, il y a danger à risquer de transformer une ville, en une sorte de champ de repos, composé de petites chapelles devenues silencieuses, et dans lesquelles le fumeron de la vanité n’éclaire que trop, des bibelots que rien n’engageait à sortir de l’ombre.
Quand le don est fait directement à un Musée, le mal n’est pas moindre, si la faveur accordée au donateur, de prolonger son souvenir, à l’aide d’une exposition permanente, apparaît plus importante que celle accordée au dit Musée, par l’adjonction, à ses richesses, de médiocres objets d’art et de contestables chefs-d’œuvre.
Pour une Collection La Caze, d’ailleurs bien mal récompensée de ses beautés, par le traitement qu’on lui inflige, que de legs inconsidérément acceptés, au Musée du Louvre ! Quel rehaut lui apportent, je vous le demande, les copies à l’aquarelle de la Collection Thiers et ses piles d’assiettes ?
Le Louvre ! quelle tentation, pour le snobisme esthétique, d’inscrire un pareil nom sur son testament, de se constituer un héritier si honorifique ! Il est à craindre que la Comtesse René de Béarn n’y résiste pas.
Mais il n’est pas besoin que le Louvre lui-même soit en jeu, pour donner à réfléchir sur le sujet. L’acceptation d’un legs comme telle ou telle donation connue ne s’impose pas. Les testateurs le savent bien, qui posent au gouvernement une colle posthume, et se retranchent derrière un prendre ou laisser immédiat, qui ne manque pas de pouvoir, puisqu’il enlève l’affaire.
Cette question, comme la question de la Censure, est de celles qui se représentent continuellement au tribunal des peuples ; j’entends l’aléa d’accepter ou de refuser des dons entre vifs, ou des présents d’outre-tombe. Il y faut une grande circonspection, laquelle, d’ordinaire, se voit remplacée par de lourdes gaffes. Il est aujourd’hui à peu près certain que la Collection Wallace aurait pu, un moment, appartenir à la France. On sait ce qu’il en est advenu. Il a fallu, à Georges Hœntschell, de la persévérance, et l’ingénieuse collaboration d’Henry Lapauze, pour glorifier, comme ils l’ont fait, l’œuvre de Carriès. Dieu veuille (et Saint Orphée) que la contrepartie naturelle d’une telle erreur et d’une telle hésitation, ne soit pas d’accueillir triomphalement quelque pinacothèque de toc !