Une chose que j’en suis encore à me demander, c’est si les propos, quand ils nous reviennent défigurés et détournés de leur sens, le sont par une mauvaise foi initiale de ceux qui les ont proférés ou par les rapporteurs. Voici, par exemple, la Comtesse Norbert de Fitz-Rabbin, laquelle, de sa voix de canard mégalomane, aurait dit, de Timon : « Voilà deux ans que je ne le connais plus. » — Mis au courant de cette parole, celui-ci répliqua : « Ce n’est pas mal, pour un canard hébreu et allemand ; mais enfin, c’est un canard tout de même et, par suite, une erreur ; vu que, si la Dame avait bien voulu parler franc, elle se serait contentée de dire : Voilà dix ans qu’Il ne me connaît plus ! »
Décidément, il y a tout lieu de le craindre, la sincérité ne s’est pas réfugiée dans toutes ces boîtes à thé que sont devenus les salons d’autrefois. En voici une dernière preuve.
Nul n’ignore que, depuis un certain temps, des Messieurs et des Dames du meilleur monde, les uns désargentés, les autres besogneuses, se sont improvisés reporters et, à peine dans le tympan le dernier hémistiche de Tirésie ou de Tircythère, de Tityrette ou de Tyrtéa, s’en vont fournir, aux grands quotidiens haletants, le nom des privilégiés que vient de charmer l’asclépiade estropié ou le phaleuque pauvre.
Mais voici ce que je suis avide de dénoncer et dont je suis surpris que la vindicte des innommés (on pourrait l’appeler ainsi) n’ait pas fait justice : chacun de ces Messieurs, chacune de ces Dames folliculaires, obéissant à de personnelles prédilections, ou à ses propres antipathies, omet volontairement dans sa nomenclature, l’élégante qu’il ou elle veut humilier, l’homme d’esprit qui leur porte ombrage. Il en résulte que chacun des comptes rendus de la même réunion relate des noms différents, ce qui déroute la province, et quand je dis la province, je n’excepte pas Paris lui-même. Hormis la Comtesse Edmond de Pourtalès, qui n’a que des amis dans le journalisme du monde (si j’en juge par ce fait que son nom continue à inaugurer la liste de tous les assistants, de toutes les assistances, partout et toujours, même quand la Dame est retenue au temple ou au foyer, au rouet ou à la prière) aucun autre nom ne peut être sûr d’échapper au crible du Vicomte d’Eaque, devenu gazetier, ou du Baron de Minos, fait courriériste, sauf, bien entendu, deux autres noms, lesquels ne sont pas moins sympathiques, je m’empresse de l’ajouter, que fondamentaux, mais qui finiraient par donner à croire aux étrangers et aux indigènes, que Messieurs Fournier-Sarlovèze et Becq de Fouquières (ne pas confondre avec l’auteur des Corbeaux), représentent à eux seuls, toute l’élégance de Paris, tout son esprit, toute son aristocratie.
Ce serait exagéré. C’est beaucoup, mais ce n’est pas tout.
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En guise de conclusion, lisez ce passage de la Corbeille des Roses de Monsieur Jean de Bonnefon, page 109 :
« La Duchesse de Rohan fait des vers qui boitent non d’un pied, mais « de l’un et l’autre côté » comme dans la Bible. — Cette Dame est utile ; elle résume la nullité artistique d’une société qui l’admire. Pour signer d’un si grand nom des choses aussi insignifiantes, sans soulever de colères, il faut appartenir à un groupe frappé de mort. — La décadence est plus belle que la jeunesse. Mais la littérature de Madame de Rohan n’appartient pas à la décadence. Pour descendre, il faut avoir atteint un sommet. Ce qui manque précisément dans la poésie (?) de cette femme racée, c’est la race. L’effort d’une servante en retraite qui ne saurait pas le français serait en tout semblable aux produits littéraires de cette duchesse… »
Inscrivez, en regard, cette citation de presse :
« Une candidature intéressante à la Société des Gens de Lettres, celle de Madame la Duchesse de Rohan, qui est présentée par Messieurs Paul Hervieu et Jean Richepin, de l’Académie française. »