Quel que soit mon désir de ne pas prononcer le mot outrecuidance, il me semble difficile d’y échapper, cette fois. Je me demandai, d’abord, si j’avais bien lu, mais le sous-titre de l’écrit était là pour me le prouver, et nous éclairer : « hypothèses impertinentes », impertinent, quod non pertinet, ce qu’il n’appartient pas de dire, ni de faire. Il s’agissait donc bien là d’une gageure d’ironie, d’une fanfaronnade d’omniscience.

Mais cela n’est pas le plus important de l’affaire, ou du moins, il y a plus important, bien plus important, qui est aveu d’incompétence, déguisé en hardiesse jouée. Retenons bien cela et poursuivons : « Prenez courage, amis, j’aperçois la terre ! » disait Léopardi.

Munis du contexte, nous allons le comparer avec un synoptique, lequel s’exprime ainsi :

« J’écoutais récemment une personne fort péremptoire qui, à chaque parole, affirmait quelque chose et marquait de haut son dédain pour les opinions et les actes du groupe auquel elle appartient. On sait toujours mauvais gré à ceux qui témoignent d’une assez audacieuse confiance en votre estime, ou d’un assez grand mépris de votre jugement pour vous laisser apercevoir sans scrupule tout le bien qu’ils pensent d’eux-mêmes et la sécurité qu’ils tirent de là. Aussi, tant de propos définitifs me donnèrent-ils d’abord un peu d’irritation et un goût de contredire, dont, à l’avance, j’apercevais la vanité. Mais une remarque plus solide encore, et plus hautaine que les précédentes, changea tout à coup mes dispositions agressives en une affectueuse pitié ; j’avais compris ! n’écoutant plus la personne péremptoire, j’assistais au débat qui se poursuivait en elle et contestait l’assurance dont, à chaque parole, elle donnait de si beaux gages. Une fois de plus, mais mieux qu’à l’ordinaire, je sentais que les manières, les attitudes, les mots sont des déguisements, des armures sous lesquels l’âme se cache et se protège afin de n’être pas atteinte en ses points les plus vulnérables, afin qu’on ne lise pas son secret chéri ou humiliant. »

Qui peut bien avoir écrit ce copieux morceau, si fort en désaccord avec le conseil péremptoire que se donne l’auteur de « l’Ame des Anglais » avant de commencer sa besogne ? Eh ! mais, précisément la même Fœmina, en tête de l’un des deux articles qu’elle a publiés, dans le même journal, sous le même titre, à un an d’intervalle, sans que l’un soit indiqué pour être la suite de l’autre, fait que, par parenthèse, je crois sans équivalent.

Et ce titre c’est : le Doute de Soi.

Mais l’excellent Figaro, auquel j’ai tant de fois collaboré, m’a donné d’inoubliables marques de sympathie, au nom desquelles je puis considérer moi-même, d’un œil sympathique, ce qui peut être tenu pour des passe-droits. Fœmina les multiplie et les localise. Durant une longue période, elle a publié deux articles, le même jour. Un dans le corps du journal, un autre dans le supplément. Je n’en vois pas de précédent ni d’ailleurs, d’inconvénient. Tout de même, depuis, il y a eu baisse, on ne sait pour quelle cause. L’article de Fœmina est devenu bi-mensuel, au moment où on avait pris son parti de le voir bi-quotidien[15].

[15] Hélas ! depuis, il avait disparu. Encore une forme de despotisme. Il rentre en scène, avec une page intitulée : Recommencements ; un titre qui promet. Dans l’intervalle, j’allais dire : dans l’intérim, Madame Bulteau a fait deux élèves (presque deux émules) Madame de Régnier et Monsieur Bonnard. Ils en héritent du lustre et lui font honneur.

Encore un détour. Reprenons.

Ces contradictions flagrantes, ces préoccupations du doute personnel, tout cela prouve ce que nous supposions et voulions faire démontrer, par l’écrivain lui-même, que la confiance en soi, et le contentement de soi, ce sont deux, et que l’un et l’autre n’habitent pas dans cette âme timide et altière. Écoutez se poursuivre le gémissement de cette double nature.