Le rédacteur du catalogue nous apprend que le Musée Saint-Saëns a été créé pour servir de cadre aux œuvres de Madame Saint-Saëns mère, qui était « la meilleure élève de Redouté ».
Or, comme peu d’instants de réflexion suffisent à nous persuader qu’un Musée, composé d’œuvres de Redouté lui-même, n’offrirait qu’un intérêt restreint, je vous laisse à tirer la conclusion, en ce qui concerne les œuvres de sa meilleure élève.
Il est facile de démontrer la touchante erreur, qui fait qu’un artiste réputé veut faire participer à sa renommée des mémoires qui lui sont chères. Cependant, non seulement il n’est pas prouvé que son public ait le devoir de le suivre dans cette voie ; mais on peut même affirmer qu’il est en droit de l’abandonner sur ce point.
Le « ayant appartenu » ne saurait être suffisant pour conférer du prestige à des objets qui n’en sont pas doués par eux-mêmes, que si le feu titulaire, fût-il, entre tous, respectable, possédait d’autre titre que celui de tenir de près à un grand artiste, lequel tire de son cœur l’admiration à lui inspirée par les œuvres du défunt.
Entre autres objets de ce genre, je me vante de posséder, la cage de Michelet, la canne de Musset, les lunettes de Becque. Mais ces noms en disent assez pour doter de rayonnement les pauvres choses qui les accompagnent.
Il est possible, sans manquer de respect à la gloire de Monsieur Saint-Saëns, et sans risquer de méconnaître son noble sentiment filial, qu’on puisse ne pas juger de même à l’égard de ce qui nous est donné pour la raison d’être de son Musée. Et, puisque le reste n’est que pour servir d’encadrement, examinons un peu ce cadre.
Et, tout d’abord, je dénonce un scandale ; l’indigne placement infligé, par le Musée de Dieppe, à l’œuvre charmante de Madame Madeleine Lemaire : le Char des Fées. Ce tableau (le catalogue nous l’indique) fait partie du Musée Saint-Saëns. Alors pourquoi n’y figure-t-il point ? Ce n’est pas assez le louer que de dire qu’il en serait le plus bel ornement. Et si Monsieur Saint-Saëns a jugé bon de spolier ses salles, d’un tel appoint, pour en faire bénéficier le Musée proprement dit, comment n’a-t-il pas mis comme condition à sa générosité, qu’on la reconnaîtrait d’un meilleur remerciement que de perdre dans les frises, l’œuvre qui en faisait l’objet ?
Ce n’est pas, certes, Monsieur Blanche qui voudrait y contredire, lui dont la grande artiste occupe l’atelier, toujours au dire du catalogue.
Quel que soit donc l’exceptionnel intérêt de l’œuvre exposée, au même Musée de Dieppe, par ce peintre, nous ne doutons pas qu’il n’ait à cœur d’en céder galamment la place à l’étincelant Char des Fées. Et cependant, jamais le jeune Maître ne s’est montré plus en possession de ses moyens, ni mieux inspiré que dans la réalisation du poignant chef-d’œuvre dont il a fait don à la ville maritime.
Ce tableau, nul de ceux qui l’ont vu, autant dire admiré, n’en aura perdu le souvenir. C’est l’enfant se préparant à subir l’opération de la transfusion du sang. Bien que coiffée de fourrure, et son pauvre petit corps roulé dans un amas de pelleterie, au point d’en paraître inexistant, la diaphane fillette anémiée grelotte et, sans doute, n’est pas non plus sans trembler, à l’idée de la minute redoutable. Néanmoins, une flamme est dans ses yeux, on sent qu’elle aura du courage et qu’un jour, bientôt peut-être (Dieu le veuille !) nous verrons le rose affluer à ses joues pâlottes et colorer ses menottes de cire.