Non seulement cette page est une des plus expressives de l’œuvre si personnelle de cet artiste, mais c’est une des plus marquantes de l’École Française ancienne et moderne, mieux encore un saisissant spécimen de l’histoire de l’humanité. Sa place est, moins dans un Musée frivole, que dans une clinique de hautes études, entre une reproduction du Médecin aux Urines et un fac-simile de la Leçon du Professeur Tulp.

Revenons au Musée Saint-Saëns et, cette fois, pour ne plus le quitter, avant d’en avoir fait le tour. Au moins un petit tour, car d’autres tournées nous sollicitent ; un tout petit tour.

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Voici d’abord, deux portraits de Monsieur Saint-Saëns, qui, pour être dus à des artistes peu connus de nous, n’en offrent pas moins d’intérêt. Qu’on en juge par leur description dieppoise.

Le premier est porté au numéro 1807 du catalogue, qui nous le présente sous cette forme : « C. Saint-Saëns, de profil, couronné et tenant une lyre, chevauche un aigle planant dans les nuages. » Signé : « A Saint-Saëns, J. Nucci, contre-basse, son admirateur. » — L’autre, inscrit au numéro 1809, nous apparaît un peu moins ambitieux, mais non moins pittoresque : « Camille Saint-Saëns, debout sur une masse de volumes empilés, œuvres du Maître, avec cette inscription : « Saint-Saëns, célèbre musicien. » Signé à gauche : « J. Parera », avec cette dédicace : « Au grand artiste, le petit Parera, Barcelone ».

Au reste, et soit dit en passant, le Maître nous paraît avoir le don de faire jaillir, de ses admirateurs, les facultés les plus inattendues. C’est, en effet, à peine si nous en croyons nos yeux, quand nous lisons, au numéro 1814, « Henri Roujon, Tête de Camille Saint-Saëns, de face. Dessin au crayon, croquis. » Ce mot croquis a beau être modeste, n’en voilà pas moins Monsieur Roujon passé décorateur. Nous ne l’attendions pas dans ce nouveau rôle. Le « cesse de vaincre… » s’impose.

La Marquise de Saint-Paul emboîte le pas. Celle-là aussi sort de son domaine, celui des bruits. Lisez plutôt, à la suite de son nom, au numéro 1815 : « Fleurs, anémones, et sa tête photographiée ». La rédaction, qui surprend un peu d’abord, s’explique ensuite. Fleurs, qui ferait pléonasme avec anémones, s’applique pareillement à la tête de la Marquise. Et, alors, cela va de soi.

Au numéro 1990, dans les portraits divers, nous lisons ensuite ces mots mystérieux : « Profil d’une tête de nègre, avec reproduction d’attestations. » Après tout, c’est peut-être le nègre de Mac-Mahon, flanqué de la phrase célèbre. — Au 1992, la Reine de Roumanie a écrit une de ses phrases simplettes : « Devant le buisson en flammes, on ôte ses souliers et l’on donne son âme. » — Pour Loti, elle s’est fait représenter, offrant théâtralement, à une image de Madone, un diadème de carton et un instrument de même matière, avec, au-dessous, toujours en toute simplicité : « Ma Couronne et ma Lyre aux pieds de la Mater Dolorosa. » — Au 2015, nous rencontrons Mademoiselle Harding, dans le rôle de Phryné, et respirant une rose. Cette photographie, comme on le voit, n’a pas été prise le jour de la première.

Au 2084, dans les papiers de famille, voici des « Lettres de Monsieur Grisard du Sauget, cousin de Madame Masson, dans lesquelles il est question de deux tableaux, en sa possession, qu’il croyait de Fra Angelico et qui n’étaient que des copies d’après Van Loo. » — La distance est, en effet, assez grande pour mériter d’être mentionnée. — Au numéro 2090, c’est de Madame Masson, née Charlotte Gayard, grand’tante de Saint-Saëns, « une poésie intitulée : A mon esprit (son mari, Monsieur Masson, libraire, à Paris). » — Au numéro 2091, dans une lettre de Madame Saint-Saëns mère, il est fait mention de Camille « malade, pour avoir trop grandi ». La scène se passe en 1848. Empressons-nous d’ajouter que, depuis, il ne cesse de grandir, mais, grâce à Dieu, se porte comme le Pont-Neuf. — Au numéro 2092, autre lettre de Madame Saint-Saëns à son fils « après lequel elle est en colère ». — Viennent ensuite des lettres du Maître lui-même. Elles sont infiniment variées de ton. Qu’on en juge, puisqu’elles traitent successivement « d’études comparées sur le chant des obus », de l’éruption du Vésuve, de la gentillesse des ours bernois et se terminent sur un « mot sans date et sans adresse, à un intime dont il réclame la présence, en lui apprenant que son petit André s’est tué en tombant par la fenêtre ».

Parmi les nombreuses lettres adressées à Monsieur Saint-Saëns, il y en a huit de la Marquise de Saint-Paul. Gageons qu’il pourrait bien s’en trouver une pour taper le Maître, d’une petite audition Rue Nitot, en l’honneur de la Sainte Eugénie.