Et qui, pour leurs colliers de perles, ont leurs pleurs !

Une épreuve pour laquelle l’épithète de Dantesque, seule, aurait suffi, n’a pas été consommée. Stevens, seul d’entre tous les Parisiens, n’aura pas été privé d’admirer son Exposition. Il sort d’en faire, aujourd’hui 28 février, la visite discrètement triomphale. Un mercredi des Cendres, titre de son premier tableau exposé là. Ses amis, ses proches, l’entouraient, heureux, attendris.

Dans son fauteuil roulant, moderne transposition de la litière du Grand Cardinal, il a fait le tour des salles que son art a si finement brodées. Cette tapisserie a quelque rapport avec celle que la Princesse de Beauvau adorablement émailla de toutes les roses du Rosaire. Le Rosaire de roses d’Alfred Stevens, ce sont tant de minois fleuris de sourires, emperlés de larmes. Le maître en a pleuré à leur aspect, de douces, de nostalgiques. On l’a fêté sur tout le parcours de ces stations de beauté. On l’a acclamé devant cette merveille qu’il a intitulée : Tous les bonheurs. Ces tableaux, il les reconnaissait, les caressait du regard, s’inquiétait de leur santé matérielle, de leur état, visiblement préoccupé de leur viabilité, de leur longévité, de leur avenir. Et quand, sur le seuil de ces galeries, il a vu l’accueillir, le gracieux essaim de ces jeunes femmes qui lui doivent de se survivre, ne fût-ce pas touchant, en présence de tant de chefs-d’œuvre et tant de souvenirs, d’entendre le vieux grand maître chuchoter ce mot de coquetterie, mot de confidence aussi : « Voilà donc tous mes vieux péchés ! »


L’Exposition est close. La réunion est dispersée : « On croit déranger le XVIIIe siècle qui causait », écrivent les Goncourt à propos des impressionnantes salles du Musée de La Tour. Du musée de Stevens, on aurait pu dire : « On croit déranger le Second Empire qui rêvait. » Peu ou point d’hommes : un pianiste, un convalescent, deux ou trois éphèbes. Mais tout ce que l’antiquité avait intitulé un Sénat de femmes, éprises d’art, endolories d’amour, exaltées de coquetterie, à se faire entre elles la montre du dernier bibelot, la confidence du dernier caprice, les honneurs du dernier cachemire.

II
Le Pasteur de Cygnes.

Georges Rodenbach

Georges RODENBACH
1855-1898
Peint par Stevens, sur un volume du poète, provenant de la Collection Goncourt et acquis par l’auteur du présent ouvrage.

Le ciel des Flandres, l’eau des miroirs, canaux mélancoliques, et qui me mènent à d’autres visages. Celui que j’y voulais peindre, que cette similaire qualité de Franco-Flamand, la passion des mirages, le rendu des reflets, l’art des nuances, apparentaient à Alfred Stevens, celui qui s’y allait décalquer, selon une expression qui lui plaisait, le poète exquis, l’ami sympathique, au sens exact de ces mots poncés par l’abus, Georges Rodenbach, s’y esquisse plus pâle. Sa forme hésite ; le diadème en filigrane d’or de ses cheveux se confond au halo de la lune, aux spires de l’eau sous le poids silencieux des cygnes. J’évoque en vain les traits de mon ami ; l’onde semble jalouse de les conserver en son cœur ; puis, tout à coup, ils se précisent, montent à la surface en une blancheur d’hostie, et la tête transfigurée, désormais pareille à la cité, émerge au-dessus des eaux de Bruges-la-Morte.