C’est véritablement dans l’instant même, où le cours de ce récit et de ma prédilection, m’amenait à susciter le poète dans sa ville, qu’il me faut le ressusciter, et que sa mort soudaine change en encre noire, l’encre bleue de ces souvenirs.
Je n’aime guère les portraits après décès, tels que les conçoivent les familles qui infligent à des peintres, souvent de talent, la cruelle obligation de se conformer à une fantaisie macabre et irréfléchie. J’admets l’anthropologique intérêt que peut offrir à des spécialistes, le masque mort d’un Richelieu, d’un Voltaire, d’un Napoléon ; mais, pour ceux qui ont le bonheur de n’être point des monstres historiques, n’est-ce pas un triste legs infligé à leur gloire distinguée et discrète ? Funestes images substituant au souvenir vivant qu’il s’agit de faire durer, le déplorable tableau de leur destruction partielle. Portraits exposés à d’étranges vicissitudes, entre le frigide malaise qu’ils imposent aux visiteurs et à nous-mêmes, pour le scandale de s’égayer devant eux ; et le non moins scandaleux exil qui, la gaîté revenue, (que les défunts modèles eux-mêmes se montraient jaloux de ne pas bannir) relègue à l’oratoire, sinon en moins honorable lieu, le rabat-joie funéraire.
Dieu me garde, et bien que le livre n’ait pas l’inexorabilité du cadre, d’obscurcir par la transposition littéraire d’une si fatale effigie, la présence réelle du poète. Car l’œuvre est une transsubstantiation — eucharistique symbole qui lui plairait — les lecteurs y viennent communier ; ainsi, l’écrivain demeure parmi nous. Entre nombre de choses mal interprétées que contient la vie, il y a notamment la mort. Nous ne voyons que peu nos amis ; l’admiration qui exalte notre amitié nous vient, pour eux, de ces travaux qui nous les dérobent ; alors, pourquoi ne pas nous les figurer dans leur trépas, ainsi qu’en une solitude fructueuse et un peu distante, où se trament, pour mieux mériter encore de notre élogieuse affection, des strophes plus intensives.
Il serait trop triste de se représenter à jamais dénuées de son visage aimable, doucement fulgurant d’un toupet d’or cendré et fin, au-dessus du hausse-col un peu naïf, mais sans prétention et seyant au type, les réunions qu’il éclairait de bon accueil, de bonne grâce courtoise et simplement diserte, de jolies phrases notées qu’il citait, inventées, dont il offrait la surprise. C’était un goût chez lui, de sertir une expression triée au cours d’une conversation, d’une lecture ; d’en faire (tel qu’un Goncourt tirant de sa poche pour s’en réjouir au beau milieu d’un repas, le bibelot récemment acquis) chatoyer la terminologie raffinée, voire quintessenciée.
Le terme convient à notre Poète, il était abstracteur de quintessence. On sait ce que signifiait ce mot pour les vieux alchimistes. En possession des quatre essences, autrement dit des quatre éléments, ils s’évertuaient à la recherche d’un cinquième, l’absolu, le générateur de l’or, la pierre philosophale. Les éléments du monde poétique de Rodenbach étaient distincts et restreints, leitmotiv monotones (dont c’était le devoir, le droit et la grâce de l’être) périodiques jusqu’à la redite, au point qu’on puisse se demander sans injure s’il n’avait pas épuisé les variations de ces thèmes immuables. Point délicat ; je ne l’aborderais pas s’il ne me semblait conciliable avec la plus haute estime pour l’homme et ses ouvrages. C’est une coutume, surtout devant la tombe des artistes jeunes, de s’attendrir sur la virtualité des projets qui s’y enfouissent. Je ne pense pas ainsi. On sait que, de leur pouce retourné (pollice verso) les vestales Romaines pouvaient agir sur le destin des gladiateurs dans l’arène. La mort est une vestale dont le pouce excelle à donner à une fin de vie l’allure qui sied et à certaines œuvres interrompues un air inachevé plus seyant que n’eût été l’exegi monumentum. Je citerai, entre autres, dans le présent, celle de Carriès, qui m’est chère. Dans le suréminent passé de l’art et du talent, Raphaël et Pic de la Mirandole morts, à trente ans, l’un sans achever sa Transfiguration, l’autre défiant sur tout savoir possible, ont témoigné qu’une telle période suffisait pour une évolution géniale. Jésus a fixé à ce terme l’expiration de sa carrière humano-divine. Et le penseur qui exige que tout enthousiaste soit crucifié à trente ans en donne pour raison qu’il n’y a plus de place au delà que pour les excès de l’expérience.
Un vif esprit que Rodenbach aimait à citer a écrit cette phrase mémorable : « La vie étant un tout, c’est-à-dire ayant un commencement et une fin, il n’importe pas qu’elle soit longue ou courte ; il importe seulement qu’elle ait ses proportions. On ne peut donc se plaindre que d’une mort prématurée, qui arrive avant la fin de la vie : une telle mort n’est pas en effet la fin, mais l’interruption de la vie. » L’âge d’un homme n’importe pas. Ce qu’il sied de considérer c’est l’âge de son œuvre. Or, on peut dire que celle de Rodenbach, restreinte à ses quatre éléments, a coulé en leurs muettes ou tendrement chantantes douceurs, les quatre âges de sa vie.
Ces quatre éléments contigus, incessamment renouvelés par l’échange de leurs complémentaires et de leurs rayons simultanés, c’étaient d’abord, comme à Stevens, les miroirs, miroirs des glaces, miroirs des eaux, miroirs des yeux, miroirs des âmes. Puis, sur eux et sur elles, les cygnes, rêves des ondes, les regards, cygnes des cristaux étamés, les rêves, cygnes des prunelles. Et, à leur suite, toutes les blancheurs, jusqu’à celle des hosties, avec, pour elles, les communiantes. Transformisme insensible qui, dans l’ombre, va les changer à ces béguines en mantes, comparses favoris de cette poétique, et leur réplique ténébreuse. Terrestres robes en cloches qui, finalement, se bronzent, s’enlèvent et se suspendent aux beffrois pour d’aériens carillons lugubres. Le quatrième élément, le feu, palpite à leur voix : les cierges qui ouvrent des plaies de lumière dans l’ombre des temples ; les lampes qui éclosent des roses de flamme dans la nuit des chambres. Cierges qui viennent en aussi originales images, bien qu’en rimes moins exactes, en rythmes moins fidèles, de saigner leur suprême chandeleur, roses qui viennent de se défeuiller et, lampes, de se défleurir, dans ce Miroir du Ciel natal, dernier livre du jeune Maître.
Le volume fût-il ce que l’Avenir de la Science fut à Renan ; ce que leur Journal fut pour les Goncourt, l’origine de tout le reste ? Je ne le pense pas. Et les nouveaux modes dont, à mon regret, l’auteur y a fait usage, ne sont pas pour le laisser croire. Mais, cela serait, qu’il n’y aurait pas lieu d’en être surpris, puisqu’à travers ces rythmes moins personnels, où d’autres se sont montrés plus experts, et en lesquels se diluent des tableaux qu’il a mieux fixés, se déroulent comme récapitulativement, tout le schéma de ses ouvrages précédents, tous les thèmes de sa musique de chambre.
S’il eût vécu, un esprit aussi ingénieux que l’était celui de Rodenbach, cela n’est pas douteux, se fût renouvelé pour produire d’autres travaux. Mais la fantaisie de transformer son art en celui de joaillier, de devenir un Lalique, ne lui eût pas infligé un renouvellement plus total. Car il avait fait dire (et presque excessivement en ses derniers chants), aux figures et aux termes dont il avait fait choix et qui l’avaient élu, tout ce qu’ils étaient susceptibles de rendre. Donc, à mon sentiment, ayant eu à vivre la seconde moitié de sa vie, ce poète aurait pu accomplir une autre œuvre. Mais celle qu’il avait entreprise, et c’est une consolation de le penser, il l’a menée à bien, terminée à souhait et à temps ; nulle autant qu’elle n’a mérité le titre de poïèma, en le sens de chose faite ; et son récent ouvrage, on peut l’affirmer, — en une de ces catholiques similitudes qui lui étaient chères — n’a fait qu’en recueillir et rassembler les précieux éléments, comme le prêtre le fait d’un doigt pieux, sur la pierre de l’autel, pour les particules de l’hostie. Ses littéraires équations, les évocations à lui familières, y échangent leurs termes habituels en un vertige tournoyant ; les quatre éléments de cette poétique, jusque-là distincts, communiquent et se rejoignent. Il ne suffit plus aux robes blanches ou noires de se transformer en cloches, ou ad invicem ; mais ce sont les premières communiantes qui deviennent des cygnes. L’hostie se confond à la lune, « Et les cygnes en communient, — Pour que la lune ajoute à leurs blancheurs insignes ».
Je pourrais multiplier les exemples. Valse mystique, assez semblable à ces danses autour des autels qui se perpétuent en Espagne. Car Rodenbach pense bien être un mystique, mais il est aussi danseur. Il conclut son livre, bien différent de Sagesse (d’un mysticisme déjà fantaisiste) et noue la ronde de ses symboles, par un finale en offrande qui n’a pas l’accent de celui de Verlaine. Et ses coryphées dévotieux dont la main droite se trempe au bénitier du Pauvre Lélian, tendent la gauche à ces Clarisses en rose, un peu sacrilèges, mais tout de même innocentes, qui, sous l’ecclésiastique direction de Monsieur Catulle Mendès, apprennent un pas, d’une Reine de Rêve. Pourtant ce va-et-vient d’éléments connus se résout en une inconnue, un cinquième élément, une cinquième essence ; le silence qui pèse harmonieusement sur cette œuvre nous y avait préparés ; il s’approfondit.