Les cierges « ont l’air de mourir en spasmes de lumière » ; le réverbère « voit l’ombre de sa boîte en verre — Former avec ses quatre pans — Comme un petit cercueil à terre ». Les femmes en mantes, « cloches de drap, comme un glas », semblent tenir « des cercueils de petits enfants ». Les communiantes, qui ne sont que des clochettes, et les cygnes, qui sont devenus des communiants, ont reçu leur mutuel viatique, elles de l’hostie, eux de la lune. C’est ainsi que la création limitée du poète s’est acheminée à la trouvaille de son cinquième terme. Cette quintessence, ainsi qu’au temps des vieux alchimistes, est bien encore fille de la terre, puisque, fictivement en l’œuvre de ce poète, effectivement dans sa vie, elle n’est autre que la Mort. C’est ainsi qu’il rentre en lui-même et retourne à son principe, car il était né d’elle, né d’une ville morte, et entre toutes, à son dire. Nous verrons quel fut l’effet local de cette interprétation. L’on a dit que Rodenbach était un homme envoûté par une ville ; c’est vrai ; ainsi qu’on peut et doit être, au dire du sage, l’homme d’un seul roi, d’un seul maître, d’une seule femme, d’un seul livre, il a été l’homme d’une seule ville. Né d’elle, ès-lettres, s’entend, puisqu’il est en réalité, né à Tournai, il a vécu d’elle, il en est mort. On peut dire qu’il s’y était incorporé, qu’il était devenu elle-même, charriant sur le sang pâle et sur la lymphe des canaux changés en ses veines, des cygnes blancs ou noirs, suivant les jours de grâce ou de nostalgie ; que les battements de son cœur étaient les sonneries de ces cloches qui, selon le degré de son spleen, s’incarnaient en adolescentes ou en béguines. Une malice que je cite parce qu’elle est sans malignité en même temps qu’oraculaire, l’avait intitulé le Brugeois Gentilhomme ; c’était vrai encore de cet aristocrate artiste qui a passé sa vie à transposer les mots de la déclaration qu’il avait renouvelée pour elle : « Belle dame, vos beaux yeux me font mourir d’amour. »
Ninive du Nord dont il s’était fait le Jonas pour en prédire la ruine. Pour l’accomplir, il la veut Jéricho, dont sept fois il fait le tour, sa lampe à la main, et sonnant d’un airain voilé. Pour la réédifier, il est Amphion, elle, Thèbes. Et les vieilles pierres ciselées s’agitent et s’étagent. Oui, c’est à Georges Rodenbach, il sied de le proclamer, que Bruges doit la sorte de résurrection qui est sa survie. Il l’a proclamée morte, et de ce mot, l’a recréée en cette sorte de lapidaire nirvânâ qui est l’immortalité de l’âme des pierres.
Maintenant, quel fut le salaire de ce rachat ? Hélas ! bien entendu, toujours le même. J’ai eu trop souvent l’occasion de le traiter avec une amère prédilection, notamment dans mes chapitres sur Hello, sur Boeklin, sur beaucoup d’autres, non pour avoir épuisé l’inépuisable matière de l’incompréhension et de l’ingratitude, mais pour qu’il ne me soit plus permis que d’en broder les variantes et nuancer les vicissitudes. Nul doute que si les pierres avaient été appelées à se prononcer sur le gré qu’elles devaient à leur embaumeur, elles n’eussent proclamé sa gloire. Mais les cœurs sont moins éclairés et moins cléments. J’en donnerai pour preuve ce qui m’advint, lors de mon pélerinage Brugeois en l’automne de 98. Car je suis un de ceux que la lecture de Rodenbach incitait à se diriger vers « la plus morne des villes grises » ; le jubilé de Rembrandt m’en fournit l’occasion, je revins par Bruges. Le soir m’accueillit. Le ciel pathétique et inéclairé était plein des ardentes effiloches de son qui composent l’atmosphère de ces ciels Flamands et le titre de ce diptyque. Je sortis pour m’enivrer de ce polyphonique phénomène, après avoir rendu grâce au symbolique hasard approprié, qui faisait accéder à ma chambre d’hôtel par un escalier dont les barreaux étaient autant de roseaux forgés et peints, plantés dans le bec d’autant de cygnes. L’heure se déchaînait dans la nue en arpèges bronzés et gutturaux, du gosier de pierre du beffroi. Ces carillons ne sont souvent que de grossiers harmonicas de fer, enroués, désaccordés et dont on voit les marteaux s’élever puis retomber à faux comme les sabots noirs d’un Quasimodo métallurgique. Celui de Bruges a plus d’allure. Il éploie dans l’espace, comme de sonores drapeaux lacérés, le ferrum est quod amant de ses harmonies. Elles sont rudes et raffinées. On dirait du Brahms orageux, de la musique de l’avenir tempêtueuse. Elles agissaient véhémentement sur Rodenbach, et il en a tiré le sujet d’un de ses romans, qui est un vaste poème en prose. J’entends parfois des compositeurs pourtant ingénieux se plaindre du manque de livrets poétiques. J’en connais au moins deux.
On sait le sujet du Carillonneur. La scène ouvre sur la grande place de Bruges, à l’heure d’un concours pour l’élection de ce fonctionnaire entre terre et cieux. Les concurrents se succèdent dans le beffroi, et la foule groupée au pied de la tour attend anxieusement le retour des nobles et familières mélodies auxquelles l’avait formée le défunt organiste aérien. Hélas, de vulgaires flonflons de bronze, viennent seuls attester l’irrémissible déshonneur de l’éther, car tous les candidats inscrits pour l’épreuve, s’y sont soumis, et la population grondante en bas témoigne houleusement de son mécontentement et de sa crainte. Soudain un inconnu s’engouffre dans l’escalier ; un concurrent inattendu que salue sans espoir l’attente anxieuse. Mais l’air s’emplit d’accents reconnus et plus divins ; de vieux Noëls, d’ataviques harmonies caressées par la réminiscence. Et l’élève du carillonneur trépassé, l’artiste-enfant que sa fière modestie avait empêché d’oser prétendre au poste sublime, s’y voit acclamé d’enthousiasme par la reconnaissance et par la foi.
N’est-ce pas un scénario de premier acte digne de mettre en œuvre les ressources d’un Wagner au second acte des Maîtres Chanteurs ? — La voix d’airain déchue du sommet de la Tour, l’indignation publique dont la plainte monte à mesure de l’espérance déçue, l’apparition bafouée des prétendants évincés, la populaire anxiété croissante, son apaisement puis son extase sous le retour pacifiant des traditionnelles mélodies, autant de prétextes pittoresques. La suite ne l’est pas moins en son poignant développement. Le carillonneur s’éprend, sa passion hésite entre deux fiancées, parmi lesquelles, il choisit, bien entendu, celle qu’il doit le moins aimer. Et c’est le déroulement même de ce tragique poème, un peu monotone, conformément à toute œuvre de Rodenbach, à sa voix même, à cette voix de violoncelle que, parfois, il attribuait à d’autres, mais qui fut bien surtout la sienne, que le déroulement, au-dessus de la ville suggestionnée, des sonneries jetant aux quatre vents les tempêtes d’une âme. Ame en peine, rendue aux brises, dans le dernier soupir de suicidé qu’exhale Borluut pendu au battant de sa cloche. Dénouement peut-être emprunté à une eau-forte de Rops. — Réminiscences…
Le lendemain, j’égrenai le Quai du Rosaire, je goûtai la Rue de l’Hydromel, le Quai du Miroir me refléta, le Quai Vert m’offrit des feuilles mortes. D’autres titres sont moins poétiques, mais non moins significatifs, nous le verrons tout à l’heure : Rue Queue-de-Vache, Rue Puits-aux-Oies, Place de la Grue, Porte des Baudets, Rue de l’Ane-Aveugle. Je négligeai ces troupeaux par préférence pour le visionnaire panneau dans lequel Memling, en son émail fulgurant, a vraiment pris au piège l’Apocalypse ; et pour un phénomène moins triomphal mais plus déroutant en un volet du même maître. Celui-ci, au dire des guides et des inscriptions, figure Sainte Hélène. C’est, en effet, une belle jeune femme portant une croix, telle qu’on représente la mère de Constantin, sauf pourtant ce détail qui a bien son poids, que le peintre en a fait une femme à barbe. Je demande pardon pour ce détail singulier dans un article à la louange d’un ami défunt, mais c’est la place topographique d’élucider ce mystère, et il en vaut la peine. Je ne crois pas qu’il ait été signalé, bien qu’indéniable. C’est pourtant dans l’histoire de l’art, et d’un tel artiste, un cas de conscience, et de menton, qui ne doit pas plus longtemps passer inaperçu. Je n’en ai pas cru mes yeux ; la loupe n’a fait que l’affirmer. Et de loin, une photographie en témoigne encore : un nombreux poil flave et plus que follet se dore au menton de la sainte en le prolongeant, comme aux têtes de Jésus ou de jeunes saints, familières à cette école. Tout bien réfléchi, je n’y vois d’autre explication qu’un repentir réapparu, une tête commencée pour celle d’un bienheureux, que le caprice de l’artiste et les nécessités de la composition, ont fait achever en celle d’une bienheureuse ; puis la couche de peinture un peu mince dont se voilait cette mutation de sexe, enlevée par le temps ou par un vernis, la barbiche reparaissant en partie au bas du visage de… Sainte Barbe ! En somme, un équivalent de ce cas noté par Pline, celui de cette jeune femme devenue homme en sautant, au dire du naturaliste. Quoi qu’il en soit, j’attire, et sérieusement l’attention de l’art universel sur ce fait singulier. Rodenbach, égayé, s’y serait intéressé, et il me faut, hélas ! m’excuser d’en entretenir son ombre.
Voici une visite, une vision plus près d’elle. J’ai dit sa prédilection des blancheurs ; une entre autres, la cristallisation du givre aux vitres. Il la comparait à des rideaux naturels en guipures fondantes et cet incessant rapport des tambours aux carreaux, et des dentelles aux cristaux lui faisait nouer des similitudes ténues. C’est qu’il y avait en lui un fond d’ancien artisan des Valenciennes et des binches. Les bobines de la dentellière de Vermeer s’agitaient dans son cerveau et son art s’ajourait en points d’esprit arachnéens et traditionnels. Chose étrange, une pareille dentelle semblait imprimée au fond de sa main. Le printemps dernier, nous étions réunis dans un enclos sybillin, quelques consultants de choix autour d’une contemporaine Le Normand, elle s’extasia, et nous, avec elle, de la paume de Rodenbach ; on eût dit une toile d’araignée, une de ces feuilles dont les bombyx n’ont plus laissé que la trame. Or, nous dit-il, telle était la main de son fils unique, dès le jour même de sa naissance. Cher présage pour l’enfant qui survit, d’une conformité d’art, d’avance fêtée. Celui de son père s’était façonné aux fuseaux, et le premier conte du Musée des Béguines, est une attendrissante histoire de voile de mariée. Et c’est comme le leitmotiv de ce livre, qui est son chef-d’œuvre en prose, et dans lequel bourdonnent ces falotes cloches de drap, depuis la vétilleuse folle qui se couvre la tête d’un papier pour se préserver de la poussière, jusqu’aux moniales friandes réunies autour d’un cruchon de liqueur abbatiale. Mais, au bout de ces innocents caquetages de vieilles pies, le blanc motif fenestral se poinçonne encore en l’illusion de cette sœur réveillée au milieu de la nuit d’hiver, mystique fiancée qui croit voir dans les jeux de la lune et des frimas à sa lucarne, l’apprêt pour elle, d’une robe de mariée, et qui s’en vêt mystiquement pour ses épousailles spirituelles. Candides leçons apprises dans les musées locaux qui n’offraient alors rien de tel que la collection de Gruuthuuse. Touchant et bien féminin legs d’une jeune morte, Madame Augusta, Baronne Lieds, héritage de lacis et de passements, de points coupés et de fils tirés, dont les termes amusants et jolis, troués, picots, engrelures, fonds de neige, varient jusqu’à 34 jours dans un seul rideau de tabernacle, et composent des barbes, des berthes, des rabats de magistrats, voire la nappe de première communion de Charles-Quint et le couvre-pied de Jean-sans-Peur. Point Flamand, père et rival du point Vénitien, auquel pourtant demeure la gloire d’avoir tramé une collerette en cheveux blancs pour le couronnement de Louis XIV, et d’avoir procréé des traités étiquetés comme il suit : Le bon exemple du désir louable qu’ont les dames d’une grande adresse à préparer les points ouvragés en feuillages, par Pagan Math ; Recueil de belles broderies dans lequel une rare adresse, soit d’homme, soit de femme pourra s’exercer dignement avec l’aiguille, par Loppino ; Très belle manière de tenir ses jeunes filles occupées, par Jean Ostaus, etc…
Certes, Rodenbach était mon guide invisible, mais en tout sensible et omniprésent durant ce parcours ; néanmoins, j’en voulus préciser la conduite de quelques-uns de ces boniments mystiquement tendres qui font de lui comme un quiétiste, dont les Torrents s’appelleraient les Canaux. C’est alors que je me trouvai une fois de plus, mais dans des conditions qui en renouvelaient la niaiserie et le crime, en face de l’iniquité, laquelle entre toutes m’exalte : le poète qui, moi, après tant d’autres, nous avait amenés là, le résurrecteur, sous couleur mortuaire, de la ville ingrate, Rodenbach y était volontairement ignoré, rageusement passé sous silence. Le Royaume du Silence se vengeait ainsi du Règne du Silence. Certain guide local m’en offrit sérieusement les plus drôlatiques preuves, avec des passages dans ce goût : « Les plus prévenus pourront ici se convaincre que les exigences du commerce moderne s’harmonisent bien facilement avec celles du style de nos vieilles constructions ; d’autres exemples de cette vérité banale, mais souvent contestée, nous seront donnés dans le cours de nos promenades » ; et la subdivision de sa table en quartiers animés et quartiers silencieux ! « Aussi, est-ce bien dans ces parages, maugrée ce Brugeois vivant, qu’a dû naître l’obsédante légende que Bruges est une ville bien plus morte que toute autre ville déchue : qu’il n’y a plus trace de commerce et d’industrie ; qu’un tiers de la population tend la main à la bienfaisance publique et que le chiffre des habitants diminue annuellement d’une manière inquiétante. Et pourtant la vérité est que Bruges montre autant de vie que n’importe quelle localité de même importance ; qu’elle fait concurrence à Gand pour la culture des fleurs et des plantes d’ornement ; que les transactions commerciales s’y chiffrent par un nombre respectable de millions ; que les traites protestées y sont bien rares, comparativement à ce qui se constate pour de plus grands centres d’activité ; qu’un habitant sur sept seulement a besoin de recourir aux administrateurs de la bienfaisance, que le chiffre de la population augmente normalement au lieu de diminuer… » on voit que, pour un peu, le Brugeois vivant offrirait de fournir des preuves.
J’eus la fortune, peu de semaines après, de révéler à Rodenbach ce texte épique, et nous passâmes quelques joyeux instants à nous ébaudir de la bourde. Je lui parlai de mon désir, selon qu’il lui agréerait, de faire allusion, en un prochain Essai, à cette attitude de sa ville. Une flamme nostalgique irisa son regard. Un instant, pensif, il répliqua : « Ce que vous ferez sera bien fait. » Je ne le revis plus. Dernière visite ! La première, j’y veux revenir. C’était au printemps de 94. Je venais de faire imprimer mon premier volume, et de brèves strophes de moi, marquetées ailleurs, m’avaient valu sa prédilection artiste. Je connaissais moins son œuvre que son nom. Un matin, on me l’annonça. Il venait de la part de mon grand ami Alfred Stevens, pour me parler d’un article qu’il voulait écrire : il passa chez moi une bonne partie de l’après-midi, et me laissa charmé, moins de son élogieuse démarche, que d’une cordialité raffinée.
Certes, je lui garde un souvenir reconnaissant pour m’être venu trouver avec une avenante confraternité, pour avoir le premier parlé de mes travaux avec sympathie, réagissant avec grâce et avec force contre ce texte plein de frisson : « N’espérez pas qu’on souffle mot spontanément… On regarde, on se tait et, si l’on peut, on empêche de voir. » Nous devînmes amis et nous revîmes souvent à Versailles et à Paris. Deux dernières entrevues furent les suivantes : il n’y a pas deux mois, je revenais de Versailles, je le rencontrai Place du Havre ; affectueusement il me querella pour l’envoi retardé d’un livre. Nous marchâmes ensemble plus d’une heure de causerie animée et joyeuse. Je lui adressai le volume. Quelques jours après, il accourut, pourquoi ne m’en parerais-je point ? me traduire avec effusion un flatteur plaisir de lecture. Et ce me fut une vive douceur de retrouver ému d’une œuvre mienne, leur premier panégyriste. Il me quitta sur cette assurance spontanée, entre de touchantes cordialités, de son désir d’étendre pour le publier bientôt en volume, l’article de naguère. Il y a de cela quelques semaines. Il est mort et me voici à rythmer les soupirs de sa nénie.