Une commune passion nous avait liés : celle de la Muse qu’il appelait : notre Mère Marceline. Il la ressentait d’un cœur subtil, m’en parlait et écrivit souvent. J’ai cité dans les « Autels privilégiés » la ravissante lettre qu’il m’adressa pour excuser son absence à nos fêtes de Douai.

Il y avait entre ces deux esprits, deux affinités essentielles : l’amour de l’eau, que Victor Hugo proclame distinctif des poètes, et bien particulièrement sensible en ces deux-ci, avec plus de gazouillement en Marceline, plus de stagnation en Georges. Puis le goût du silence. J’ai cité dans mon Florilège de Desbordes-Valmore les beaux vers qu’il lui inspira. Rodenbach l’a proclamé Roi. Là expire l’analogie.

« Il semble que les fleurs alimentent ma vie »,

s’écriait-elle. Lui, les ignorait, même dans une proportion qui semble difficilement compatible avec la poésie : les fleurs du givre et celles des dentelles qu’il leur assimilait, suffisaient à sa Muse. Je me souviens d’un déjeuner au Clos-Saint-Blaise[14] où la conversation botaniste roula sur un tapis de fleurs. Nos hôtes y excellaient ; un regretté convive, Magnard, était rosiériste passionné ; la documentation d’un poème floral m’a donné quelque floriculture. Rodenbach resta silencieux, puis finit par nous avouer qu’il distinguait mal les roses des lis, et tout juste pour les nécessités du vers.

[14] Chez Mirbeau.

Je revis Rodenbach à Valvins, vêtu d’un veston de drap grenat, dans un pique-nique organisé autour de Mallarmé qui s’était levé matin pour balayer la forêt. Journée aimable. Deux soirées lui font encore pendant. La première, en une maison du bois. Anna de Noailles récita de ses vers, dont le poète fut ému. Lui-même dit, et fort exceptionnellement, une de ses poésies. Quelques soirs plus tard, ce fut un dîner chez la Duchesse de Rohan qui nous réunit. J’ai le souvenir heureux d’avoir fait fête au chanteur regretté en égrenant quelques-uns de ses vers mystérieux, aujourd’hui oraculaires, sur les miroirs « telles des eaux captives, dans les chambres » :

« Et leur mélancolie a pour causes lointaines

Tant de visages doux fanés dans ces fontaines

. . . . . . . . . . . . . . . .

Et l’on croit se penchant sur leur claire surface