« Je pense — reprend notre fabuliste — que vous saurez tirer grand parti de ce petit sujet allégorique, dont vous aurez facilement saisi la morale, et vous en ferez, j’en suis certain, une poétique composition… Il faudrait représenter un joli paysage dans une vallée, avec la mare sur le premier plan, et dans le lointain, des montagnes ; le ciel sans nuages. A l’exception de la mare et de ses abords, la campagne devrait être d’un aspect riant, beaucoup de fleurs, de papillons, etc… Il faudra représenter dans la mare ou sur ses bords, toute sorte de petits animaux tels que crapeaux (sic), grenouilles, petits serpents, rats, lézards ; et, dans les branches de quelques saules rabougris et grimaçants, comme ceux de votre Comédie de la Mort, il faudrait mettre de grosses araignées dans leurs toiles, ainsi que quelques chauves-souris, cachées dans quelques crevasses de troncs, ou des hiboux. Il s’agit enfin de faire opposition avec le riant du reste de la campagne, et représenter une nature-morte désolée, triste et pleine de terreurs et de pièges cachés. Au milieu de la mare, il faudra sur un lit de feuilles larges, et à fleur d’eau, représenter une belle fleur épanouie. Je laisse à votre idée le moment à saisir et à représenter, soit l’instant où le papillon tombe dans la mare, près de la fleur, soit quand, arrivé sain et sauf sur les bords, il s’envole. Dans tous les cas, il faudrait pouvoir exprimer soit la joie, soit le dépit qu’éprouveraient les animaux malfaisants de la mare, et même donner une expression en rapport avec la situation aux arbres auxquels vous savez si bien donner une physionomie caractéristique. »
Or la planche exécutée d’après ce dessin est celle que je possède, et qui nous a menés à cet épisode. Je l’ai dit, le tirage récent en est défectueux, mais on y reconnaît fort bien le résultat des volitions de l’infatigable exigeant. La fleur centrale est mal venue, et le papillon joue un rôle si accidentel qu’on le distingue à peine ; mais les branches sont vraiment grimaçantes, comme il est écrit, et les aquatiques animaux grouillent dans ce cloaque.
C’est, sans nul doute, l’original du dessin inspiré par la fable suivante, Le Dindon et les Paons, que nous retrouvons daté de 1868, dans la collection de M. Capin, toujours selon le catalogue cité par M. Fourès :
« Une dizaine de paons, perchés sur de vieux troncs d’arbres, regardent, au-dessous d’eux, un dindon rouant, et qui semble vouloir les dépasser en beauté. Deux paons sont sur le sol, en face de l’orgueilleux et paraissent le narguer. » Suivons bien notre La Fontaine :
« Je laisse à vous, monsieur, de choisir le moment à représenter dans le dessin. Je pense que le plus caractéristique serait le dernier épisode de la fable, celui où tous les paons, les uns traînant leur queue, les autres en la déployant, regardent dédaigneusement le dindon qui avance fièrement parmi eux. Vous pouvez mettre la scène sur la terrasse d’un château ou d’un palais, ou bien dans un beau jardin, les paons se promenant, ou restant perchés sur des balustrades, sur de grands vases. »
Enfin, la fable intitulée la Baleine et les Poissons est accompagnée de cette lettre (le 11 mai 1868) :
« Monsieur, je vous ai donné cette fable tout au long, afin que vous en approfondissiez bien toutes les nuances (!), toutes les situations (!) et que vous choisissiez ainsi l’instant le plus approprié pour votre composition ; je vous laisse toute liberté d’allure, seulement, d’après moi, le moment à représenter serait celui où les poissons arrivent en masse près de la baleine ; celle-ci devra être représentée à demi-corps, hors de la mer, lançant deux gerbes d’eau de ses naseaux. Il va sans dire que les vagues doivent être fort agitées par la tempête ; dans le lointain, un ou deux vaisseaux en danger de naufrage ; la pluie tombe, et un éclair sillonne le ciel. Dans un coin du tableau il faudra placer un rocher sortant de l’eau, etc… — Vous pourriez vous rendre chez un libraire de la ville et lui demander le livre de M. Louis Figuier, traitant des poissons, reptiles, oiseaux, etc… — Vous y puiseriez une foule de modèles de poissons pour le tableau, ainsi que des reptiles à introduire dans Le Papillon et la Mare, etc., etc… »
Rapprochez du no 6 du catalogue de M. Fourès : « Au pied d’une falaise très élevée est une énorme baleine. Des poissons très nombreux semblent attirés vers elle. »
L’intègre Bresdin répond d’abord fort honnêtement, docilement, douloureusement :
Paris, le 18 avril 1868.
« Mon cher Monsieur,
« Je m’empresse de répondre à votre lettre, d’autant plus que je suis en retard sur le travail que je dois faire pour vous. Il serait plus avancé, si malheureusement le malheur ne se jouait de moi. Après les couches de ma femme, les yeux vinrent malades ; depuis quelques jours, j’ai un rhumatisme aigu dans une épaule, avec atteinte dans l’autre. J’éprouve de telles douleurs qu’il m’a été impossible, depuis plus de huit jours, de faire quoi que ce soit. Ce qui fait que, malheureusement, vos dessins n’ont pas été plus avancés, et ne sont même pas commencés, sauf le frontispice où il y a encore beaucoup de travail à faire. Je vais un peu mieux, et vais me dépêcher de le terminer. Je n’ai donc pas encore, comme vous me le demandez, commencé la fable du Diplomate et des Fourmis. — De plus, quant au frontispice, j’y ai fait entrer toutes les choses que vous me demandez. »