Pour cent francs !

Le Mécène riposte par la commande d’un sixième dessin, lequel devra représenter « une réunion d’animaux tels que lion, tigre, léopard, ours, panthère, loups, rhinocéros, renard, etc… » (toujours tout ça pour cinquante francs), et il annonce « des remaniements fort importants dans le Diplomate et les Fourmis. »

Bresdin commence pourtant à se fatiguer de tout ce verbiage. Le 29 juin 1868, il écrit de Bordeaux :

« Monsieur, vous n’avez pas compris ma lettre dernière… je vous ai dit déjà plusieurs fois que cela m’était égal de faire tel ou tel sujet. Comme vous m’avez interrompu plusieurs fois pour me dire d’en référer à vous… ayant toujours des changements, des corrections à faire, ne soyez pas étonné si je n’avance pas et si j’attends que vous me donniez chaque fois le sujet que vous préférez vous-même. »

En réponse, l’auteur du Diplomate se fâche à son tour, se gonfle, fait le dindon, met en avant ses hautes relations qui eussent pu profiter à un Bresdin plus souple. Puis il s’amende : « Vous avez tort de vous fâcher, je n’ai pas eu l’intention de vous froisser… » Et les travaux reprennent… et le bavardage :

« Au moment même où ma lettre était à la poste, je m’aperçois de mon erreur en vous parlant de canard au lieu de dindon ; mais persuadé que vous feriez abstraction de cette confusion, je ne vous ai pas aussitôt écrit pour vous rassurer. Vous voilà maintenant fixé. — Puisque vous recommencez le dessin du Papillon, je me permets de vous adresser un projet de disposition… Souvenez-vous du ciel sans nuages, et quant au papillon, il devrait être légèrement posé sur l’eau, et comme se débattant et faisant des efforts pour sortir de la mare sans se souiller au contact impur et suicidial (!) de l’eau corrompue, dans laquelle s’étale la belle fleur aux reflets d’albâtre qui l’a tenté. Touts (sic) les animaux malfaisants ou autres que vous mettrez dans la mare devront converger leur attention sur le papillon. Donnez aux saules des figures diaboliques comme dans votre dessin de la Comédie de la Mort. La végétation, par opposition à la fleur qui, d’un beau blanc, s’étale, ou se dresse de la mare, devra paraître quelque peu fanée et desséchée. N’oubliez pas que la scène se passe pendant les chaleurs de l’été, et dans un climat méridional… »

J’ai transcrit ce petit procès par le menu en l’élucidant de mon mieux, parce que, sous sa niaise apparence, il est fort édifiant ; on lui pourrait donner comme épigraphe, cette réflexion d’un penseur contemporain : « Le monde nous est parfois révélé par ses interprètes les plus lourds. » Voyez cet amateur plus qu’inhabile, et plus que tatillon, dont la vanité s’enfle à l’idée de se voir illustré par ce graveur qui donne aux branches une physionomie ; et le voilà tel qu’un taon autour de Bresdin, à le piquer deci, delà, des plus sottement dans la forme, des plus salutairement quant au fond, puisqu’il en résulte les beaux dessins de la collection Capin, entre lesquels, particulièrement celui des paons doit être admirable.

Maintenant le fol Thierry en a-t-il été pour ses avis, et pour un sic vos non vobis finalement murmuré ?… En un mot, le recueil de fables a-t-il paru illustré par Bresdin ? Je l’ignore et j’en doute beaucoup ; mais je laisse à quelque bibliophile vétilleux cette solution finale. M. Aglaüs Bouvenne a publié un catalogue de l’œuvre gravé de Bresdin ; il comprend 61 numéros et fait mention de trois des lithographies du livre de fables.

Je pourrais décrire encore quelques gravures admirées dans des collections étrangères, mais l’inspiration n’en diffère pas sensiblement de celles que nous avons examinées, et je ne veux pas étendre hors de proportions cette longue étude.