On voit qu’elle ne choisissait pas mal, mais elle choisissait peu. En effet, là s’arrêtait sa culture qui rendait difficile la citation. Henriette le supportait avec peine. Collée par l’Irlandaise, sur le propos de Mallarmé, d’Olympio et de Madame Guyon, elle sentait la menacer le déluge des guillemets et le démon de l’épigraphe. Elle en prenait difficilement son parti, peut-être, au fond, admirative, mais sans l’admettre, ni même se l’avouer. Aussi, et sans doute dans l’espoir d’endiguer ainsi le torrent des textes, croyait-elle devoir faire expier d’abord à cette fille savante les affronts que celle-ci lui préparait sur le terrain de la littérature.

La dureté habituelle du visage d’Henriette, que renforçait la disgrâce de ses mouvements, s’en était accrue. Et l’on ne saurait mieux dire, pour résumer ce qu’il y avait d’illogique dans le processus de ses traits, qu’en alléguant qu’ils faisaient s’insurger un bec d’aigle domestique dans une tête de poule coriace. Ajoutez-y quelque chose de garçonnier, de brusque et de commun qui désobligeait, même sans le vouloir, avec d’affreuses locutions telles que celle-ci: «C’est tapé!» quand on lui citait une parole héroïque.

Un jour qu’on parlait de la chère et de certaine préférence accordée par la Marquise, en matière de nourriture, à la langue et au rognon, sur l’entrecôte et le bifteck, Henriette conclut: «Maman n’aime que la fausse viande.» Mademoiselle partit d’un éclat de rire strident, qui ne fut jamais expliqué, jamais pardonné, d’autant plus qu’elle y ajouta de rappeler que le rognon n’était autre que «le filtre de l’urine». Le croira-t-on, elle l’apprit ainsi à quelques-uns, pour ne pas dire à tous! Personne ne lui sut gré de cette leçon. Le mets, qui, jusqu’à ce jour, avait été honoré de la faveur de tous ces appétits, se vit dédaigné, puis délaissé. Enfin, il disparut des menus.


XXI

Mademoiselle multipliait les leçons de choses; elle en tirait de tout et à tout propos.

A la suite de la conversation sur la «fausse viande», elle prit la mauvaise habitude de demander au cuisinier des explications sur chacun des morceaux qu’il servait et, pour se rendre compte de la place occupée, dans la structure de l’animal, par telle ou telle partie, de se les faire désigner, à travers l’étoffe, sur l’académie même du chef. C’était tantôt la selle, tantôt la côtelette, l’escalope ou le gigot. Les fillettes trouvaient un plaisir extrême à cet examen et montraient de grandes dispositions pour l’anatomie. Vatel s’amusait aussi de cette comparaison. Cependant il témoigna d’un certain embarras, quand Mademoiselle voulut absolument se faire indiquer où se logeait la «pointe de culotte». L’étudiante se vit enjoindre de ne plus mettre les pieds à la cuisine.

Cette fille était sublime de résignation dans l’obéissance; elle protestait peu, mais sans insolence et sans platitude, s’inclinait devant l’ordre, que jamais elle ne se faisait renouveler. Elle n’en était pas moins incorrigible, si ce n’est indomptable, et laissait reparaître, sur un autre point, son goût de la singularité et sa propension à la bizarrerie.