Émile Berr, qui est homme d'esprit bien que je regrette un peu de le voir se vouer, depuis certain temps, à la reproduction volontaire de ces petites phrases bourgeoises, lesquelles me remettent en mémoire un opuscule devenu rare, et dont je m'amusais dans ma jeunesse, Un peu de ce qu'on entend, tous les jours, par Vivier, le corniste, Berr a écrit, dans un gentil livre, qu'au début des traversées, beaucoup de passagers se parlent entre eux, un peu au hasard, entament des expériences de relations et des essais de caractères; à mesure que le voyage avance, les mêmes groupes se reforment, les mêmes se referment; les affinités ont agi, électives ou divellentes; qui s'est assemblé, s'est rassemblé. C'est comme cela dans la traversée de la Vie.
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Pour peu que cela vous amuse de voir dénoncer l'insuccès d'une pièce, guettez l'entrefilet se rejetant sur les accessoires et qui les exalte, sans plus reparler du texte. Ne pouvant plus compter sur le dialogue, on se raccroche aux à-côté.
Le décor du premier acte a été copié sur le Salon des Singes de la Bibliothèque Nationale. (Heureux singes! Ils ne sont pas comme les spectateurs; ils peuvent et doivent s'amuser). L'écharpe de cachemire, portée, au second acte, par Mademoiselle van den Putte, a vraiment appartenu à l'Impératrice Joséphine. L'ovale, ornant la paroi de gauche, dans le cabinet du trois, fut tout spécialement brossé par Madame Lemaire. La statuette du cinq est une esquisse de Rodin. L'on voit que ça se corse. Tout de même ce dérivatif prend rarement les proportions de ces tapisseries de Tamamès, et qui servaient de fond, en Espagne, à la dernière pièce d'Hervieu. Je me demande si la trame la mieux nouée n'a pas quelque peine à lutter avec un tissu aussi fascinant pour «les beaux yeux de la cassette».
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Monsieur Georges Cain passe pour un homme aimable. Maintenant, l'est-il tous les jours? Jugez plutôt. Il va rendre visite à ses amis Monsieur et Madame Lavedan. A dix-sept kilomètres de l'habitation, il hésite sur la route à prendre; puis il conclut: «une gardeuse d'oies nous a renseignés.»
Je sais bien qu'au jeu d'oie, renouvelé des Grecs, ceux de ces oiseaux dont le bec va de l'avant, désignent la marche vers l'avenir; malgré tout, je n'aime pas cette gardeuse d'oies, qui me semble une singulière indicatrice, dans une circonstance spirituelle. Si j'avais le bonheur d'aller rendre visite à Monsieur et Madame Lavedan, il me semble que je trouverais mon chemin tout seul. Mais, dans le cas contraire, j'interrogerais une gardeuse de cygnes.
Ayant appris qu'une pièce de Monsieur Lavedan n'avait pas eu de succès, j'en conclus que ce devait être la meilleure, de tant de meilleures. Elle avait pour sujet, in illo tempore, les folies du modern style. N'ayant pas eu le plaisir de la voir, je voulus me donner celui de la lire. Elle n'avait pas été publiée.
C'est une des choses qui m'ont étonné dans ma vie; elle m'étonne encore. Comment l'expliquer? Depuis quand les écrivains de mérite souscrivent-ils, dans cette proportion, au jugement du public? J'avais toujours cru le contraire. C'est même pour cela que j'ai accueilli, sans crédulité, un invraisemblable mot attribué à Richard Strauss. Après la triomphale répétition d'un de ses ouvrages, acclamé par les musiciens de l'orchestre, le célèbre compositeur aurait dit: «quand une œuvre rencontre un tel accueil auprès des artistes, elle ne peut que réussir auprès du public.»—Je ne crois pas du tout cela; je crois même tout le contraire.
Richepin exalte feu Claretie, pour avoir produit quarante romans, vingt pièces, quinze livres d'histoires, cinq de critique littéraire, et six de critique d'art, connu le tirage à cent mille et le souper de centième. Que restera-t-il de tout cela? Probablement la carte à payer, à un comptoir qui est un compteur, et n'enregistrera que des centimes.