—«Duplex—reprit Timon—vous vous exprimez agréablement, mais vous raisonnez moins bien. J'ai dit que j'avais vu quelque chose, je n'ai pas dit quelqu'un. Or, vous me parlez d'une danseuse experte, et d'un mime de haute allure. Ce que j'ai vu, et admiré, ne peut donc être ni l'un ni l'autre. Non. Ce n'est pas cela. Ce qui est admirable, c'est que je suis allé à l'Opéra, et que j'y ai rencontré… un nègre

—«Oh!—s'exclama, de nouveau, Duplex—je le connais, je le revois, avec ses jambes fines et bronzées, prisonnières dans les amples caleçons métalliques, treillissés comme des cages à mouches. Son torse est nu, ses bras, pareils à de nocturnes serpents, qui se préparent à étreindre despotiquement la sultane impatiente, perverse et pâmée. Le nègre que vous voulez dire, Timon, c'est le nègre de Shéhérazade, le Fokine jamais assez loué, le Fokine, à propos de qui je suis heureux de pouvoir, fort d'une erreur de Gautier, donner au mot «génial» un sens qu'il n'a pas, selon les vocabulaires. Une ablution rapide va chasser de son corps sa tunique d'ombre, que vont rejoindre ses oripeaux d'Orient, et nous allons le voir reparaître, avec son blanc visage d'Europe, et sous son frac à boutons dorés, pour saluer, devant le public Parisien, heureux de fêter, unis en ce jeune homme, d'apparence presque timide, un interprète sans pair et un ordonnateur sans égal.»

—«De mieux en mieux, Duplex; mais aussi, de moins bien en moins bien. C'est encore d'un homme que vous me parlez, je vous le fais observer, quand je vous ai, moi, parlé d'une chose. Eh bien! cette chose, sachez-le donc, était un de ces nègres vrais qui, vous le savez, n'ont pas d'âme.

«C'était une de ces caricatures, originelles et foncées, que, pour mieux faire valoir toutes nos perfections, le Créateur mit en regard de ce que nous représentons nous-mêmes, créés à l'image d'un Dieu, qui peut se flatter d'être joliment bien, si cette assertion est exacte.

«C'était encore l'Éthiopien bon enfant et à bon marché, le Roi Mage pour rire, en lequel se déguise, à l'aide d'un pot de cirage bien distribué, celui qui veut se rendre économiquement à un bal burlesque. Seulement il représentait la réalité de ce simulacre.

«C'était aussi Freiligrath, le roi tambourinaire de Heine, mais qui aurait passé par les ateliers de Poole.

«C'était enfin, mis debout, émancipé, fuyant son natal piano à queue, et le torse plein de ressorts, gros de déclics, l'automate célèbre, qui, dans le salon de Madame Boose, ose bien prétendre à représenter le portrait d'ancêtre.

«Que n'était-ce pas, qui fut truffé, passé au caviar, au cacao, à la poix, à la suie?

«Musset à écrit, de son Hassan, qu'il était

«Nu comme un plat d'argent, nu comme un mur d'Église».