Pendant toute la durée de son absence, elle entretenait avec lui, au sujet des affaires d'État, une correspondance active, dont un fragment important doit trouver place ici, comme pouvant donner une idée de la vigilance et de la sagacité de la princesse.
«Monseigneur, écrivait-elle, d'Anvers, à Guillaume, le 29 novembre 1580[238], il y a deux jours que je vous dépeschay exprès pour vous advertir de la prinse de Condé; à ceste heure, je viens de recevoir des lettres de monsieur le prince d'Espinoy pour vous envoyer, où il vous mande les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de ladite ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont sur la Flandre. Je ne sçay s'il en aura communiqué au conseil de guerre en ceste ville, ce qui, me semble, seroit bien nécessaire, pour y porter plus prompt remède; car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de vos nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvénient. Il vous plaira, monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir, et si, recevant des lettres qu'on vous escrit, je les dois communiquer à quelqu'ung; ce que je n'ay pas encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce sera le meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx de Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous escrivent, ils eûssent à en avoir correspondance avec ledit conseil de guerre. Il y a aussi une chose qui me faict peine, qu'ils disent que d'aulcuns des François qui estoient auprès de Cambray se retirent. Il me semble qu'il seroit très nécessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers monsieur de Rochepot, pour sçavoir son dessin et ce qu'il a commandement de faire, et leur faire aussy entendre si on les trouve en bonne volonté, ce qui seroit besoing de faire pour empescher l'ennemy; tant y a, monseigneur, que je scay que vostre présence est bien nécessaire où vous estes, mais aussi elle manque bien pardeça.—Je me fortifie peu à peu, espérant, sy ce dégel continuait, qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller trouver, dans quelques jours; mais si vous délibériez de revenir bienstost, alors ma délibération changeroit. Et sur ce, je prie Dieu, monseigneur, etc.»
Lorsque cette lettre fut expédiée à Gand, où se trouvait le prince, Ph. de Mornay se disposait à quitter Anvers, avec sa femme et ses enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait d'autant plus de les voir se séparer d'elle, peut-être pour toujours, qu'elle était encore toute émue de la perte récente d'un ami commun, non moins cher au prince et à elle, qu'à eux-mêmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent Hubert Languet[239]. Survint un incident, à l'heureuse issue duquel, d'ailleurs, elle ne fut pas étrangère, qu'un biographe[240] raconte en ces termes:
«M. de Mornay avoit pris congé de messieurs les estats, de M. le prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage acheminé, sa femme et ses enfans en carrosse sur le bord de l'Escaut, pour trajecter en Flandre, luy deux heures après les devant suivre; voicy que, sans luy en dire mot, M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne en authorité et doctrine, la va arrester, et, quelque résistance qu'elle feist, la ramène en son logis, disant que M. le duc d'Anjou ayant à venir, au premier jour, au pays, près duquel ils avoient si peu de personnes confidentes et affectionnées à leur bien, ce n'estoit pas le temps de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par M. le prince d'Orange qui estoit à Gand, parler par madame la princesse, sa femme, requérir par les estats. Mais il leur dit qu'il ne pouvoit acquiescer à leur désir, duquel néanmoins il se sentoit et indigne et très honoré, sinon avec le congé de son maistre. Sur quoy y fut promptement dépesché le baillif de Nozeroy, en poste, avec lettres très expresses du prince d'Orange et des estats, vers le roy de Navarre; lequel ayant tesmoigné, avec beaucoup d'estime de M. Duplessis, combien son service luy estoit utile auprès de soy, luy permettoit toutefois de demeurer encore six mois auprès d'eux, desquels il ne luy sçauroit moins de gré que s'ils estoyent employés près de sa propre personne.»
Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore, à Anvers.
Le prince, qui lui avait antérieurement communiqué, ainsi qu'à Hubert Languet, son projet de réponse au ban de proscription, accueillit avec confiance les observations de ces deux amis, dont les conseils étaient toujours si désintéressés et si sûrs[241]; et ayant définitivement arrêté la rédaction de sa mémorable Apologie[242], la présenta, le 13 décembre 1580, aux états généraux, alors réunis à Delft, en leur tenant ce viril langage[243]:
«Messieurs,
»Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en forme de proscription, qui a esté envoiée par le roi d'Espaigne et depuis publiée par ordonnance du prince de Parme. Et, comme par icelle, mes ennemis, contre tout droict et raison, se sont essaiez de toucher grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées mauvaises: j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages notables, et de qualité, mesmes de principauls consauls de ces païs. Mais pour raison de la qualité d'icelle proscription, les énormes et atroces crimes desquels je suis chargé, ores que ce soit à tort: toutesfois j'ai esté conseillé ne pouvoir satisfaire aultrement à mon honneur, sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement j'estoi accusé et chargé de plusieurs crimes, comme aussi j'estoi publiquement injurié et calomnié. Suivant lequel advis, messieurs, attendu que je vous recognoi seuls en ce monde pour mes supérieurs, je vous présente ceste mienne défense escritte contre les criminations de mes adversaires, par laquelle j'espère non seulement avoir descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi légitimement justifié toutes mes actions passées. Et d'aultant que leur principal but et intention est de cercher tous les moïens de m'oster la vie, ou bien me faire bannir de ces païs, et pour le moins diminuer l'authorité qu'il vous a pleu me donner, comme si, obtenant telle chose, le tout leur viendroit à souhait: et d'aultre part, d'aultant qu'ils me calomnient, que par moïens illicites je retiens mon authorité: je vous supplie, messieurs, de croire, ores que je suis content de vivre tant qu'il plaîra à Dieu entre vous, et vous continuer mon fidèle service, toutesfois que ma vie que j'ai desdiée à vostre service, et ma présence au milieu de vous, ne me sont point si chères, que très volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me retire du païs, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous peult aucunement servir pour vous acquérir une certaine liberté. Et quant à l'authorité qu'il vous a pleu me donner, vous sçavez, messieurs, combien de fois je vous ai supplié de vous contenter de mon service et me descharger, si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de vos affaires: comme encores je vous en requiers, offrant toutesfois, comme j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous a pleu me commander, de continuer à m'emploier au service la patrie, au prix de laquelle je n'estime rien de ce que est en ce monde: comme je le vous remonstre plus amplement en ceste mienne défense, laquelle si vous jugez convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit mise en lumière, affin que non seulement vous, messieurs, mais aussi tout le monde puisse juger de l'équité de ma cause et de l'injustice de mes adversaires.»
Le 17 décembre, les états généraux répondirent au prince[244]:
«Les estats généraux aiants depuis quelques jours veu et leu une proscription publiée par les ennemis contre la personne de Vostre Excellence, par laquelle ils imposent à icelle des crimes énormes, essaiants la rendre odieuse, comme si par moïens illégitimes et voies sinistres elle auroit usurpé le lieu et degré auquel elle est constituée; et d'exposer sa personne en proie et lui oster son honneur: aiants veu pareillement la défense proposée par Vostre Excellence contre ladicte proscription, trouvent par la vérité de ce qui est passé en ces païs, et qu'à chascun d'eus en son endroict est cogneu et manifeste, lesdicts crimes et blasmes avoir esté à tort imposez à icelle: et quant aus charges tant de lieutenant-général que des gouvernemens particuliers, après avoir esté légitimement choisi et esleu, ne les avoir acceptez sinon à nos instantes requestes, esquelles auroit aussi continué à nos prières et avec entier contentement et satisfaction du païs: et la supplient encores lesdicts estats y vouloir continuer, lui promettant toute aide et assistance, sans espargner aucuns de leurs moïens, et de lui rendre prompte obéissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les services fidels rendus par Vostre Excellence à ces païs et ceus qu'ils espèrent encores à l'advenir, ils lui offrent, pour l'asseurance de sa personne, d'entretenir une compagnie de gens à cheval pour sa garde, la suppliant l'accepter de la part de ceus qui se sentent obligez à la conservation d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats qui se treuvent aussi chargez par ladicte proscription, entendent de brief aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront convenir.»