Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation, si honorable pour lui, des états généraux, Guillaume envoya son apologie à la plupart des souverains et des princes de l'Europe.

Une lettre, en date du 4 février 1581, accompagnant son envoi, portait, entre autres choses[245]:

«Il m'a semblé, et à tous mes meilleurs amis, que je ne pourrois satisfaire à mon honneur, sinon en opposant une juste défense à la proscription que le roi d'Espaigne a fait publier contre moi.

»... Si le roi d'Espaigne se fût contenté de me retenir mon fils et mes biens, qu'il a en sa possession, et encores de présenter, comme il faict, vingt-cinq mil escus, pour ma teste, promettre d'anoblir les homicides, leur pardonner tels crimes qu'ils pourraient avoir commis, j'eusse essaié par tout aultre moïen, comme j'ai faict par ci-devant, de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir rentrer dans ce qui est mien, et eusse suivi la mesme façon de vivre que j'ai faict. Mais le roi d'Espaigne aiant publié par tout le monde que je suis peste publique, ennemi du monde, ingrat, infidèle, trahistre et meschant, ce sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres qui soit des subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et doit endurer: tellement, quand je seroi l'un de ses simples et absoluts vassauls, si est-ce que par telle sentance, et si inique en toutes ses parties, et aiant esté par lui despouillé de mes terres et seigneuries, à raison desquelles je lui auroi eu serment par ci-devant, je me tiendroi absouls de toutes mes obligations envers lui, et essaierai, comme nature l'enseigne à un chascun, par tous moïens à maintenir mon honneur, qui me doibt estre et à tous hommes nobles plus cher que la vie et les biens. Toutesfois puisqu'il a pleu à Dieu me faire la grâce d'estre né seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire, comme font les princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne et d'Italie, et en oultre que je porte tiltre de prince absolut, ores que mon principaulté ne soit bien grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant subject naturel, ni aiant rien tenu de lui sinon à raison de mes seigneuries, desquelles il m'a entièrement dépossédé, il m'a semblé ne pouvoir satisfaire à mon honneur, et donner contentement à mes parens proches, à plusieurs princes ausquels j'ai cest honneur d'appartenir, et à toute ma postérité, sinon en respondant par escript publicq à ceste accusation proposée en la face de toute la chrestienté. Et combien que je ne l'ai pu faire sans toucher à son honneur, j'espère néantmoins que vous l'imputerez plustost à la contrainte que m'a apporté la qualité de ceste proscription, que non pas à ma nature ou à ma volonté.

»Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus près cogneu la vérité de ce qui est contenu en ceste mienne défense, l'ont approuvée, m'aiants rendu assez suffisant tesmoignage de ma vie passée, je vous supplie très humblement, en approuvant icelle mienne response, croire que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que je suis, Dieu merci, gentilhomme de bonne et très ancienne maison, et homme de bien, véritable en tout ce que je promets, non ingrat, ni infidèle, n'aiant commis chose dont un seigneur et chevalier de ma qualité puisse recepvoir aucun reproche.»

Arrivons maintenant à l'apologie elle-même, qui constitue un document historique de premier ordre, digne, à ce titre, d'être sérieusement médité.

Dans ce célèbre écrit, tracé d'une main ferme et habile, Guillaume de Nassau réfute victorieusement, une à une, toutes les accusations, toutes les calomnies de son implacable ennemi. Il fait plus; entraîné par les strictes nécessités de sa défense personnelle, il s'érige en légitime censeur de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il lui suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitôt l'indignation publique les scelle d'une impérissable flétrissure.

L'apologie est d'une étendue beaucoup trop considérable, pour qu'il soit seulement possible d'en reproduire ici les principales parties. Nous nous bornerons donc à la citation de quelques passages, à l'aide desquels on pourra du moins se former une idée, non seulement de la vigueur et de la justesse d'esprit, mais encore de la mâle et incisive éloquence du prince:

Le début de l'écrit est d'une vive allure:

«Combien que rien ne soit plus désirable à l'homme qu'un cours de sa vie entière, heureux, prospère, et égal sans aucun heurt ou mauvaise rencontre: toutesfois si toutes choses me fussent venues à souhait et sans avoir rencontré la haine de la nation espaignolle et de ses adhérens, j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui m'est rendu par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus excellent fleuron de gloire dont j'eusse peu désirer, devant ma mort, estre couronné. Qu'est-ce qu'il y a plus agréable en ce monde et principalement à celui qui a entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la liberté d'un si bon peuple, opprimé par si meschantes gens, que d'estre haï mortellement par ses ennemis, et ennemis ensemble de la patrie, et par leur propre bouche et confession recevoir un doux tesmoignage de sa fidélité envers les siens, constance contre les tyrans et perturbateurs du repos publicq? Tellement que de tant de plaisirs que les Espaignols et leurs adhérens m'ont faicts pensants me faire desplaisirs, comme par cette infame proscription ils ont plus pensé me nuire, aussi ils m'ont davantage resjoui et m'ont donné plus de contentement; car non seulement j'en ai reçu ce fruict, mais aussi ils m'ont ouvert un champ pour me défendre plus ample que je n'eusse osé désirer, et pour faire cognoistre à tout le monde l'équité et justice de mes entreprises, en laisser à ma postérité un exemple de vertu imitable à tous ceulx qui ne vouldront deshonnorer la noblesse des ancestres dont nous sommes descendus, et desquels un seul n'a jamais favorisé la tyrannie, ains tous ont aimé la liberté des peuples entre lesquels ils ont eu charge et authorité.»