«Au nom de Dieu, le père, le fils et le Saint-Esprit, amen.
»Comme ainsy soit qu'à toute personne est ordonné de mourir, et qu'il n'y a rien plus incertain que le jour de la mort, et qu'il est expédient, pour attendre ce jour-là avec plus de repos et contentement d'esprit, de disposer, de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en donne le moïen, de sa maison, en faisant déclaration de ce que l'on desire estre gardé et observé après la mort, et singulièrement en la conduite et gouvernement de ses enfans, et assignation des biens que Dieu donne;
»Nous, Charlotte de Bourbon, par la grâce de Dieu princesse d'Orange, estant en bon sens et quant à l'esprit, et en bonne santé et disposition de corps, grâces à Dieu, desirant, cependant que Dieu nous en donne le moïen, pourvoir à ce que nous pouvons, selon droict, disposer et ordonner, afin qu'après nostre décès noste intention puisse estre ensuivie et mise à exécution, et par mesme moïen soit ostée toute occasion de débats et dissensions, et ce, d'aultant plus que, par le contract de mariage faict avec monseigneur le prince, n'y est assez clairement pourveu, avons, à ces fins, déclaré et ordonné, déclarons et ordonnons, en toutes les meilleures manières, voyes et formes que possible nous est de faire, pour nostre dernière volunté et testament ce qui s'en suit.
»Premièrement, je rends grâces à Dieu, mon père, qui par sa grande miséricorde m'a illuminée en la cognoissance de sa saincte volonté et m'a donné asseurance de mon salut et de la vie éternelle, par les mérites infinis de Jésus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme, mon seul sauveur et rédempteur, advocat et médiateur, de ce que me conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a retirée en son église, et en icelle faict la grâce de l'invoquer en esprit et vérité avecq les autres fidèles, ouir sa parole et communiquer aux saintz Sacremens, me confirmant de plus en plus en la congnoissance et asseurance de son amour envers moy et de mon ellection à salut et vie éternelle, dont aussi protestant que mon desir et espérance certaine est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet appuy et fondement, je recommande mon esprit ès mains de Dieu, mon père, le priant n'avoir esgard à la multitude de mes pèchés, ains de me regarder en la face de son fils bien-aimé, Jésus-Christ, et en me les pardonnant, par les mérites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en faveur de luy, me recognoistre son enfant bien-aimé, et me recevoir en la jouissance de la vie et gloire qu'il a préparée à tous ses esleuz en son royaulme éternel.
»Après, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely avecq toute modestie et honnesteté, selon qu'il plaira à monseigneur le prince en disposer, pour attendre le jour bien heureux de la résurrection, auquel je croy certainement que, par la puissance et grâce de Jésus-Christ, il ressuscitera corps glorieux, incorruptible et immortel, pour, mon esprit réuni avecq mon corps joinctement, estre eslevée audevant de Jésus-Christ et receue, pardessus tous les cieux, en la possession désirée de l'accomplissement du bien et gloire, que j'attends, en la compagnie des justes, avecq les saints anges, lorsque Dieu sera toutes choses en moy comme en ses autres enfans, par Jésus-Christ.
»Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres qu'il lui plaira me donner à l'advenir, mon désir et intention est qu'ils soient nourriz et eslevez et soigneusement endoctrinez en la cognoissance et crainte de Dieu et en la foy de Jésus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est le principal et le plus excellent trésor que je leur sçaurois demander à Dieu, ainsy je me confie entièrement que monseigneur le prince en portera le soing convenable et y pourvoira selon le zèle que Dieu luy a donné à sa gloire, et le devoir de père envers ses enfans; de quoy aussy je le prie très humblement et de tout mon cœur.
»Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira à Dieu me donner à l'advenir, meubles et immeubles, je veux et ordonne, qu'en premier lieu, soit prinse d'iceulx la somme de six cents florins, pour une fois, et donnée ès mains des diacres de l'église réformée en laquelle Dieu m'appélera, pour estre par eux distribuée aux pauvres membres de Jésus-Christ.
»Item que d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par préciput dix mille francs, monnoye de France, en considération que mes aultres filles qu'il a pleu à Dieu me donner ont esté advantagées, de mon vivant, chacune de certaynes rentes quy leur ont esté données; ordonnant et nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes héritiers légitimes mes cinq enfans, à sçavoir Louyse, Elisabeth, Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel j'espère que Dieu, en brief, me délivrera; voulant que lesdits biens soient despartis entre mesdits six enfans également. Et, advenant que l'un d'eux mourust avant estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et mesme, estant en aage, sans en avoir disposé et sans enfans, je veux et ordonne que mes autres enfans succèdent en icelle également; suppliant, au reste, monseigneur le prince que ce qui se trouvera déclaré et disposé par moy en deux codicilles et deux autres mémoires contenant disposition de mes bagues et vaisselles, signez de ma main, soit observé et exécuté, tout ainsi que si chacun point et ordonnance desdits codicilles estoit expressément inséré et couché par escript en cestuy mien testament et dernière volonté, et que pour fournissement et accomplissement du contenu és dits codicilles soit employé ce qui me sera deub des rentes qui m'ont été assignées par monseigneur mon père et monsieur mon frère; ordonnant, en outre, que monseigneur le prince jouisse de tout ce qui m'appartient ou escherra, ou à mesdits enfans, pour ayder à les entretenir honnestement; priant mondit seigneur le prince, en cas que le moïen ne fust suffisant de mon costé, vouloir pourvoir à ce qui sera besoing pour leur entretenement, et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits enfans, il y ait asseurance sur quelque sienne terre, et que, venant à l'aage de quinze ans, sera à chacun d'eux délivré sa part purement et librement; et advenant sa mort avant que lesdits enfans ayent atteint ledit aage, que le bien à eux appartenant soit incontinent mis à proffict, à leur advantage le plus grand et le plus asseuré que faire se pourra; suppliant très humblement monseigneur le prince ordonner, avant sa mort, gens propres et tels qu'il trouvera convenir, affin d'y pourveoir; rappelant, pour conclusion, toutes autres ordonnances et dispositions précédentes, si aulcunes se trouveront, et me réservant la liberté d'adjouster, changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu m'en donne le moïen et vollonté.
»En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que dessus, nous avons signé la présente de nostre propre main et cacheté du cachet de nos armoiries, ensemble prié les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner.
»Faict à Anvers le 18e jour de novembre 1581,