Les écrivains modernes ont cru trouver des vestiges de la domination sarrasine dans certains mots du dialecte corse, ainsi que dans les noms de quelques localités qu’ils supposent d’étymologie arabe. Les exemples qui en ont été fournis ne sont pas toujours heureux: sciò (seigneur), scia (seigneurie) ne sont que des contractions des mots signor et signoria; scialare (exhaler), damidjana (damejeanne) sont italiens et procèdent du latin. Le préfixe cala qui entre dans les noms de localités non maritimes (Calacuccia, Calasima), vient du grec (χαλἱα, hutte, cabane); employé à Sartène, comme en Espagne, comme à Venise, pour désigner des voies, il trouve son étymologie directe dans le callis des Latins.
Il n’y eut jamais à proprement parler de domination sarrasine; si les Maures parvinrent à occuper certains points du littoral ou même à établir des campements dans la montagne, leur autorité ne laissa pas de traces. Amari fait observer avec raison que si les habitants de la Corse, pauvres et valeureux, n’évitèrent pas les invasions des Arabes, ils échappèrent à leur joug et restèrent étrangers aussi bien à la civilisation musulmane qu’à la marche ascendante du progrès en Italie.
En effet, ces deux îles, longtemps dépourvues de relations avec le continent, conservèrent jusqu’à nos jours un aspect de sauvagerie qui en éloigna l’étranger. D’ailleurs, la mer elle-même était un objet d’effroi pour tous ceux qui n’appartenaient pas aux populations commerçantes du littoral: une chronique du XIIᵉ siècle nous montre le savant Eginhard terrifié à l’idée de se rendre en Corse, où Charlemagne veut l’envoyer recevoir de saintes reliques: «Par terre, dit-il, envoyez-moi dans quelque endroit du globe qu’il vous plaira, même chez les nations étrangères, et j’exécuterai fidèlement vos ordres, mais je tremble à l’idée de me livrer aux routes dangereuses et incertaines de l’océan...» Dans ces conditions, la Corse ne suivit que de très loin les mouvements politiques du continent; le seul décret impérial qui la concerne (828) l’érige en lieu de relégation pour certains criminels.
Période carolingienne.—Les tyrans d’origine diverse qui asservirent l’Italie tour à tour pendant la période carolingienne, ont laissé des souvenirs plus traditionnels qu’authentiques. Un Béranger, souvent cité dans les chartes apocryphes de Monte-Cristo, fait penser que l’un des deux princes de ce nom aurait pu sinon séjourner, du moins paraître en Corse au cours des luttes qu’ils soutinrent contre leurs compétiteurs au trône d’Italie. Le fils de Béranger II (950-961), Adalberto, se réfugia en Corse à plusieurs reprises pour éviter la colère de l’empereur Othon. Un siècle auparavant (872), la Corse avait également servi d’asile à Adalgis, fils de Didier, roi des Lombards, poursuivi par l’empereur Louis II qu’il avait, pendant un mois, retenu prisonnier.
D’une charte de l’empereur Othon III (996) on a conclu que Ugo, fils d’Hubert, marquis de Toscane, avait incorporé l’île à ses États, mais rien ne prouve qu’il y ait exercé aucune souveraineté effective.
V
LES ORIGINES DE LA FÉODALITÉ ET DES RIVALITÉS ITALIENNES
Les clans féodaux.—Marquis, comtes et vicomtes.—Origine de la rivalité des Pisans et des Génois.
Toute l’histoire du Moyen Age en Corse repose sur le développement de trois clans féodaux dont les racines sont profondes et les ramifications très étendues. L’hérédité est la base de l’organisation politique du Moyen Age, elle est la source de tout droit, de même qu’elle sert de prétexte à toute invasion, à toute violence. C’est pour avoir négligé de suivre les héritages que les historiens de la Corse ont si longtemps répété les mêmes anachronismes ou se sont appesantis sur les mêmes critiques stériles.
Deux de ces clans ont introduit dans l’île les peuples dans lesquels ils s’étaient fondus (Génois et Pisans). Le troisième, dépourvu d’attaches avec le continent, a maintenu dans sa région le caractère autochtone. Le système géographique de l’île a assigné à chacun d’eux les limites de son développement.
Les marquis.—Les comtes Bonifacio en 825 et Adalbert (son fils en 845) avaient été chargés de la défense de la Corse. Leurs descendants, marquis en Italie, conservèrent cette fonction. Ils étaient défenseurs de la Corse comme l’empereur était défenseur de Rome. Aucun conflit entre les deux pouvoirs, le pape et l’empereur, s’empruntant mutuellement les forces matérielles et morales dont ils disposent. En 951, le chef des marquis toscans est Oberto-Opizzo, vicaire impérial pour toute l’Italie, mais souverain direct des comtés de Luni, de Gênes, de Milan et des Iles. Les historiens ont groupé ses descendants sous le nom conventionnel d’Obertenghi; parmi ceux-ci nous ne nous occuperons que de ceux qui conservèrent des biens ou des prétentions en Corse. Ils furent assez puissants et assez nombreux pour y maintenir l’élément toscan et y semer les germes des prétentions pisanes.
Si l’on s’en réfère à une épitaphe tardivement rédigée il est vrai, le marquis Alberto, au XIᵉ siècle, aurait chassé les Sarrasins de Rome et contribué à la défense de la Corse; ses descendants, marquis de Massa ou de Parodi, sur le continent joignirent constamment à leurs titres celui de marquis de Corse. Ce ne fut pas là, comme on pourrait le croire, une vaine qualification: la Corse fut un des nombreux fiefs conservés en indivis suivant la loi lombarde par les descendants d’Oberto réunis en consortium. Le partage des biens divisés en quarts, en huitièmes, voir en trente-deuxièmes, était fictif et ne s’opérait que sur l’ensemble des revenus. Tous les descendants d’Alberto Ruffo portaient le titre de marquis de Corse, alors que certains d’entre eux seulement résidaient sur le fief. Un vicomte, un gastald ou un vicaire administrait leurs biens dont les revenus étaient répartis à chacun proportionnellement à ses droits. Mais, comme l’a fait observer Desimoni, il est clair que cette communauté