L’ancienne ville d’Ajaccio était située au fond du golfe sur le territoire de San-Giovanni. En 1486, l’Office décida que la ville jusqu’alors située sur un point insalubre, serait reconstruite à deux milles plus bas, sur la langue de terre qu’occupe aujourd’hui la citadelle. L’ingénieur chargé de tracer le plan de la cité, Paolo Mortara s’adjoignit pour diriger les travaux un Corse nommé Alfonso d’Ornano. Le 2 mai 1492, ce dernier écrivit aux Protecteurs de San-Giorgio que les murailles de la ville étaient assez avancées pour «couper les jambes à toute espèce d’ennemis». On y envoya des colons liguriens et pendant longtemps le séjour n’en fut toléré qu’à un petit nombre de Corses privilégiés. Ce fut seulement en 1743, que disparurent entre les Ajacciens les distinctions d’origine.

En 1500, Gian-Paolo de Leca retourna en Corse et souleva l’Au-delà-des-Monts; à son appel une partie même de la Terre-de-la-Commune prit les armes. Ambrogio di Negro, envoyé contre lui, fit alliance avec Rinuccio della Rocca et força Gian-Paolo à quitter l’île. Les Génois attachèrent tant de prix à cette victoire qu’ils élevèrent une statue à l’heureux général (1501).

Un seul des Cinarchesi jouissait encore d’une certaine indépendance; c’était Rinuccio della Rocca; unique maître de sa seigneurie au détriment de frères incapables, il avait su se faire abandonner le fief d’Istria par ses seigneurs. Ennemi de Gian-Paolo, il avait été l’objet de faveurs diverses de la part de l’Office et s’était marié dans la famille génoise des Cattanei. Malheureusement pour Rinuccio, la Banque avait placé auprès de lui pour le surveiller un prêtre corse de moralité douteuse, Polino da Mela, qui lui servait de secrétaire. Les intrigues de ce dernier eurent pour résultat de faire révolter Rinuccio contre l’Office. Il prit les armes, mais, vaincu par Nicolò D’Oria à la Casinca, il dut abandonner ses domaines à la compagnie moyennant une rente annuelle dont il alla vivre à Gênes.

Mais Rinuccio n’avait cédé qu’à la force. Dès qu’il le put, il quitta Gênes secrètement et excita de nouveaux soulèvements. Nicolò D’Oria le somma de déposer les armes et de quitter l’île, sous peine de voir tomber les têtes de son fils et de son neveu, qui étaient ses prisonniers. La menace fut exécutée. Dès lors, la République n’épargna, contre la maison della Rocca, aucun crime, aucune perfidie: Giudice et Francesco della Rocca ses fils furent assassinés. Rinuccio passa en Sardaigne, puis en Espagne, où il sollicita des secours qui lui furent promis, mais qu’il ne reçut pas. Louis XII, maître de Gênes, apprit par les Cattanei la situation de ce brave capitaine; il lui dépêcha deux gentilshommes chargés de lui offrir de grands avantages (1507). Rinuccio se rendit à Gênes où les représentants du roi le reçurent avec distinction; mais les négociations n’aboutirent pas et la guerre recommença. Andrea D’Oria, qui devait acquérir plus tard une célébrité universelle, menaça Rinuccio de mettre à mort le dernier de ses fils, s’il ne déposait pas les armes. Traqué de toutes parts, le chef corse, après dix ans de lutte, succomba dans une embuscade que lui avaient tendue les descendants d’Antonio della Rocca, irréconciliables ennemis de Rinuccio qui les avait dépouillés de leurs seigneuries (1511). Gian-Paolo di Leca, qui n’avait pas renoncé à la guerre, vivait alors à Rome; il y mourut en 1515. La ruine de Gian-Paolo et de Rinuccio fut aussi celle du pouvoir féodal en Corse. Gênes ne permit pas aux maisons della Rocca et de Leca de se relever, les seigneurs d’Istria, d’Ornano et de Bozzi firent leur soumission et renoncèrent désormais à tout rôle politique.

X
LA PREMIÈRE OCCUPATION FRANÇAISE

Henri II et la Corse.—Sampiero Corso.—État de la Corse au traité de Cateau-Cambrésis.—Rétrocession de l’Ile à la République de Gênes.—La fin de Sampiero.

Né en 1498 à Bastelica, dans les montagnes sauvages qui s’étendent au-dessus d’Ajaccio, Sampiero Corso fit ses premières armes dans les bandes noires de Jean de Médicis. Il s’attacha ensuite à la fortune du cardinal Hippolyte de Médicis et, à la mort de celui-ci, entra au service de la France sous les auspices du cardinal du Bellay (1535). Déjà il avait acquis dans toute l’Europe la réputation d’un guerrier redoutable et valeureux. Après le traité de Crépy il revint en Corse où il épousa Vannina d’Ornano, héritière d’un des fiefs les plus importants de l’Au-delà-des-Monts. Au retour d’un voyage à Rome, il fut arrêté à Bastia par ordre du gouverneur de la Corse et il fallut l’intervention du roi de France pour lui faire rendre la liberté. De cette offense, Sampiero conserva un souvenir cruel. La guerre entre la France et Charles-Quint allait lui fournir l’occasion de se venger.

Henri II était au plus fort de sa lutte contre l’empereur Charles-Quint, allié de Gênes, et il venait de solliciter des Turcs l’envoi d’une flotte dans la Méditerranée occidentale. Aussi accueillit-il volontiers un projet qui lui permettait d’atteindre un double but: combattre l’empereur et la République de Gênes, obtenir dans la Méditerranée un point d’appui pour les flottes réunies de la France et de la Turquie.

A la nouvelle de la prochaine arrivée de l’armée française, sous les ordres du baron de la Garde, et de la flotte turque, commandée par Dragut, l’Office s’empressa de renforcer les garnisons de Saint-Florent, de Bonifacio et de Calvi, d’envoyer dans l’île des munitions, de l’artillerie, des vivres et deux commissaires; mais la garnison de Bastia, prise de peur, se rendit, imitée bientôt par le seigneur da Mare, du Cap-Corse. Sampiero, réfugié dans le pays, excitait ses compatriotes à reconnaître le roi de France comme leur seigneur. Corte se rend à lui, pendant que de Thermes entre à Saint-Florent.

Les insulaires paraissent «si naturellement français», déclare du Bellay, qu’on les pourrait conduire «par un filet à la bouche». Le 23 août 1553, de Thermes prenait possession officielle de la Corse au nom du roi de France.