Dans l’Au-delà-des-Monts, Sampiero partageait entre ses compagnons (appartenant pour la plupart à la famille d’Ornano) les territoires conquis et les chargeait d’organiser de nouvelles bandes. De son côté, Dragut s’emparait de Porto-Vecchio; Bonifacio, défendue énergiquement par un chevalier de Malte, Antoine de Canetto, fut livrée par trahison (1553). Le corsaire abandonna ensuite ses alliés; mais il fut remplacé par un exilé génois, Scipion Fieschi, qui amena aux Français quelques galères de Provence. Calvi seule, résistait encore.
«Quant aux Génois, écrit le nonce du pape au cardinal du Bellay, ils sont délibérés de dépenser tout ce qu’ils ont, jusqu’à leurs propres vies, sans y épargner leurs femmes et leurs enfants, au recouvrement de ladite île de Corsègue.» Charles-Quint s’était engagé à supporter la moitié des frais de la guerre. La Banque se décida aux plus grands sacrifices: on arma vingt-six galères, l’empereur fournit 12.000 hommes de pied et 500 cavaliers; le duc de Toscane, Cosme de Médicis, alors allié de Charles-Quint, envoya 3.000 soldats, auxquels s’ajoutèrent 2.000 Milanais. Le vieil amiral, André Doria, reçut le commandement de toutes ces troupes le 10 novembre 1553. Il fit lever le siège de Calvi, s’empara de Bastia et vint bloquer Saint-Florent que défendait le mestre de camp Giordan Orsini (Jourdan des Ursins). Trente-trois galères françaises, portant les secours demandés par le maréchal de Thermes, durent rebrousser chemin, car la flotte de Doria fermait l’entrée du port, et la tempête les dispersa. Des Ursins se vit refuser une capitulation honorable; mais ses soldats se frayèrent un chemin sur des barques à la pointe de l’épée. Ce fait d’armes passa, en ce siècle guerrier, pour un des plus merveilleux qui ait jamais été exécuté: Brantôme et de Thou le narrent en y joignant les témoignages de la plus énergique admiration.
Nous n’essaierons pas de raconter ici les événements de cette glorieuse guerre, qui dura presque sans interruption et avec des vicissitudes nombreuses jusqu’à la paix de Cateau-Cambrésis. Il suffira de savoir que les Français, alliés des Turcs, firent tout leur possible pour se maintenir dans l’île, tandis que l’Office dépensait des sommes énormes pour tenir en échec les Corses et leurs défenseurs. Après la trêve de Vaucelles, deux députés de la nation corse, Giacomo della Casabianca et Leonardo da Corte, accompagnèrent Jourdan des Ursins auprès de Henri II à qui ils transmirent une série de requêtes.
Le 17 septembre 1557, à la Consulte de Vescovato, tenue sous la présidence de Sampiero, des Ursins affirma que le roi venait de soustraire à jamais les Corses à la domination tyrannique de Gênes «et qu’il avait incorporé l’île à la couronne de France, en telle sorte qu’il ne pouvait abandonner les Corses sans abandonner sa propre couronne».
Le 3 avril 1559 fut signée la paix de Cateau-Cambrésis qui enlevait plus en un jour à la France «qu’on ne lui aurait ôté en cent ans de revers». L’opinion la plus répandue chez les Corses fut que le roi abandonnait une contrée qui ne lui était plus utile, la guerre étant terminée. «La vérité, dit M. Jacques Rombaldi, est que la reddition de la Corse à la République fut l’objet des disputes les plus vives entre les négociateurs du traité, que cette question faillit, à diverses reprises, amener la rupture des pourparlers et rallumer la guerre, et qu’enfin Henri II ne consentit à cet abandon qu’à la dernière extrémité.»
Jourdan des Ursins, espérant peut-être que la paix ne serait pas définitive, tint le traité caché pendant quelque temps, mais bientôt, il reçut l’ordre de préparer son départ. Les chefs corses vinrent alors le trouver à Ajaccio «remontrant la fidélité qu’ils ont toujours maintenue pour la France, la ruine qu’avait apportée la guerre en leurs maisons, personnes et biens et demandant qu’il plût au roi de les garder envers et contre tous, sans jamais les rendre entre les mains des Génevois (sic); que si le roi cependant estimait que l’île était trop à charge à sa couronne, ils contribueraient à la dépense pour le soulager en partie, ils se taxeraient eux-mêmes de payer le lieutenant général de Sa Majesté, la justice et les tours de garde et caps de la marine et, en outre feraient un tribut annuel pour payer au roi quelque somme d’argent, selon leur possibilité et pauvreté... Sire, dit plus loin Jourdan des Ursins, ce serait chose trop longue d’écrire à Votre Majesté, par le menu toutes les choses qu’ils me dirent, car pendant une grosse heure ce ne fut que pleurs et lamentations, vous disant en substance, Sire, que c’était la plus grande pitié du monde de les voir.»
Pendant que le sort de la Corse se discutait à Cateau-Cambrésis, un Génois estimait que le parti le plus sûr pour la République serait de laisser les Corses se gouverner eux-mêmes. «Ils ont pour nous, disait-il, une aversion aussi forte que justifiée. Nos officiers avec leurs désirs de justice, nos concitoyens en pratiquant l’usure, les ont véritablement provoqués à la révolte. Pour les empêcher de se révolter encore, ils font un nouveau système de gouvernement... Qu’ils soient donc maîtres chez eux et nous donnent des otages pour garantie de leur fidélité; qu’ils laissent Calvi entre nos mains et mettent à leur tête deux Génois à leur choix pour les gouverner. Chacun y trouvera profit[C].»
Ces vues n’étaient pas celles de la République.
Rentrer en possession de la Corse, y rétablir son autorité, lui paraissait essentiel: cela importait à la sécurité de son commerce. L’Office promit de n’inquiéter aucun Corse, il envoya deux commissaires: Andrea Imperiale et Pelegro Giustiniani—qui donnèrent à tous de bonnes paroles, mais multiplièrent les actes de représailles. On procéda au désarmement; les gens qui allaient en voyage, pouvaient seuls porter une lance ou une épée. Ordre fut donné de démolir les châteaux, et un décret interdit de quitter le pays pour aller prendre du service à l’étranger. Une grande assemblée fut réunie, où les commissaires, présentant de faux états, réclamèrent des taxes doubles: on décida de les faire supporter par les riches. L’impôt consenti, restait à le percevoir: il fallait pour cela faire le recensement des feux et établir le cadastre. L’opération, indispensable après six années de guerre, fut conduite avec rapidité, et l’on devine toutes les vexations qu’elle put comporter: les propriétaires devaient déclarer les immeubles qu’ils possédaient, avec l’indication de leur nature, de leur étendue et des revenus qu’ils produisaient, tout cela sous peine d’amende.
Quand on publia le rôle des taxes, ce fut bien autre chose. Le pays n’avait ni industrie ni commerce; les employés étant des étrangers, l’argent sortait des mains des contribuables sans jamais y retourner. Le sol produisait de l’orge et du blé; mais l’olivier n’était guère cultivé qu’en Balagne. On vendait à la moisson ce qui était nécessaire pour payer les dettes de l’année et pour ravitailler les places fortes. Or, les prix n’étaient pas élevés. En 1552, l’hémine (13 décalitres environ) coûtait à Ajaccio 4 livres 5 sous; l’orge, 2 livres. En 1569 (mauvaise récolte), l’hémine de blé se vendait en Balagne 6 livres 8 sous. En 1570, à Saint-Florent, c’est-à-dire dans le Nebbio, le sac de blé coûtait 4 livres 15 sous. Il faudrait maintenant deux sacs de blé pour acquitter l’impôt, au lieu qu’autrefois deux boisseaux suffisaient. On se croyait plus que jamais livré à l’avidité des usuriers étrangers, quelques-uns même entrevoyaient l’impossibilité de payer et le risque d’être expropriés. L’effervescence montait, et ce n’était pas la partialité que les commissaires montraient dans l’administration de la justice, qui pouvait la calmer.