Pour augmenter le désarroi, les corsaires barbaresques venaient prélever dans l’île leur tribut d’esclaves. Depuis quarante ans qu’ils faisaient des descentes dans l’île, ils avaient ravagé les côtes, transformé les plaines en désert; ils s’avançaient maintenant dans l’intérieur, à la suite des populations qui s’y retiraient. Débarquant le soir, ils arrivaient par une marche de nuit jusqu’à des villages que la distance paraissait mettre hors de leurs atteintes: Sartène et Evisa avaient été mises à sac. Les commissaires voyaient la désolation et les ruines accumulées, ils enregistraient le nombre des malheureux conduits en captivité: 70 entre Ajaccio et Bonifacio, 30 dans le Fiumorbo, 25 aux Agriates, 20 à Campoloro. Mais leur affliction n’est qu’une formule de chancellerie, car ils persistent à exiger la démolition des tours et des châteaux, à interdire de porter des armes, sauf sur la côte. Algaiola obtint quatre fusils: deux ans après, il n’y avait plus que des ruines. Les Corses captifs à Alger étaient, dit-on, plus de 6.000. Le manque de sécurité suffisait à lui seul à éloigner les Corses d’un gouvernement qui ne protégeait pas ses sujets.
Pour échapper aux impôts et aux corsaires il n’y avait qu’à quitter le pays et le mouvement d’émigration s’accentua: on trouve des Corses jusqu’en Écosse. En vain l’interdiction demeure: les Génois veulent que la Corse, mise en culture par ses habitants, pourvoie aux besoins de Gênes. Pour cette seule raison, l’agriculture ne pouvait qu’être délaissée.
Sur ces entrefaites, la République se substitue (1552) à la maison de Saint-Georges, «l’expérience ayant démontré, dit un important document conservé à la Bibliothèque Universitaire de Gênes, que les Protecteurs étaient trop occupés à l’administration des Compere pour songer aussi aux affaires politiques et militaires de la guerre». La cession eut lieu moyennant un subside annuel de 50.000 lires pour la Corse. Les ambassadeurs, envoyés à Gênes pour faire hommage aux nouveaux maîtres, exposent la détresse du pays en termes saisissants. «Beaucoup, disent-ils, n’ont plus qu’un souffle de vie. Ils sont réduits comme les bêtes à chercher leur nourriture dans les maquis et à vivre d’herbes et de racines.» Les larmes aux yeux, ils supplient qu’on diminue un impôt trop lourd pour leurs épaules, et ne craignent pas de dire que tout dépend de cela, «importa il tutto». Ils implorent en même temps une amnistie générale qui ramènera les hommes égarés, fera tomber les inimitiés, rétablira la liberté du travail et assurera la tranquillité publique.
Le Sénat demeura sourd à ces prières. En refusant l’amnistie, il obligeait un grand nombre de Corses à persévérer dans la rébellion; en refusant d’alléger l’impôt, on attisait le mécontentement. Sampiero, qui n’avait cessé d’espérer contre tout espoir, allait en profiter.
Pendant quatre ans on le vit parcourir l’Europe, cherchant à intéresser quelque souverain à la cause de la Corse. Reçu par les cours de Navarre et de Florence avec beaucoup d’égard, il n’en obtint que des promesses. Il résolut de s’adresser aux princes musulmans: on le trouve à Alger auprès de Barberousse, à Constantinople auprès de Soliman. En vain, tout semble l’abandonner. Sa femme elle-même veut quitter Marseille où elle était réfugiée, pour se rendre à Gênes. De rage, il l’étrangle de ses propres mains. C’est alors qu’il se rend à la cour de France et de Thou nous rapporte l’impression d’indignation qu’y produit «un homme aussi méchant». Il n’est point poursuivi, mais on ne lui accorde aucun secours. Le 12 juin 1564, il débarque dans le golfe de Valinco avec une petite troupe et se précipite en furieux sur Corte, qu’il emporte.
Rien ne résiste à cet homme de 66 ans; ni les Corses hésitants, ni les Génois culbutés à Vescovato. Entre les Doria et Sampiero, la lutte prend un caractère d’horreur tragique: les prisonniers sont jetés aux chiens ou mutilés; les villages brûlent, à commencer par la maison de Sampiero à Bastelica. Pendant deux ans et demi, la Corse est un champ de carnage. Gênes n’a plus qu’une ressource: la trahison. Elle parvient à ses fins en se servant des frères d’Ornano, cousins de Vannina, gagnés, sous prétexte de venger leur parente, par l’espoir d’être mis en possession de ses biens. Entraîné dans une embuscade auprès de Cauro le 17 janvier 1567, Sampiero est abattu par le capitaine Vittolo. «Dieu soit loué, dit le gouverneur Fornari dans sa lettre au Sénat de Gênes, ce matin j’ai fait mettre la tête du rebelle Sampiero sur une pique à la porte de la ville d’Ajaccio, et une jambe sur le bastion. Je n’ai pu réunir les restes du corps parce que les cavaliers et les soldats ont voulu en avoir chacun un morceau, pour mettre à leur lance en guise de trophée.»
Sampiero a lutté jusqu’au bout pour la liberté corse. Apprécié de ses contemporains et du pape Clément VII, général habile que Paoli regrettera de n’avoir pas à ses côtés, il fut «le plus Corse des Corses».
Alphonse d’Ornano, fils de Sampiero, résista encore pendant deux ans et obtint de Georges Doria des conditions honorables. Il quitta son pays le 1ᵉʳ avril 1569 pour former un régiment de Corses au service de Charles IX: il devait recevoir de Henri IV le bâton de maréchal de France et le commandement de la Guyenne; son fils aussi, Jean-Baptiste d’Ornano, devait être maréchal de France sous Louis XIII. En Corse, George Doria avait proclamé l’amnistie; mais il ne tarda pas à être rappelé, et ses successeurs, revêtus par Gênes d’un pouvoir sans bornes, considérèrent la Corse comme un domaine à exploiter jusqu’à l’épuisement.
XI
LA CORSE SOUS LA DOMINATION GÉNOISE
I) LES ROUAGES ADMINISTRATIFS[D].