Limperani et l’anachronisme de Sambocuccio.—Germanes et Pommereul s’étaient contentés de suivre les sentiers tracés par Filippini; Cambiaggi (Istoria del Regno di Corsica, 4 vol. 1770-72) et Limperani (Istoria della Corsica, 2 vol. 1779-1780) visèrent plus haut. En publiant le recueil des écrivains italiens, Muratori avait ouvert aux historiens de la Corse des horizons nouveaux: les annales génoises et pisanes abondaient en renseignements inconnus des vieux chroniqueurs. Cambiagi et Limperani puisèrent dans cette œuvre immense, ainsi que dans l’Italia Sacra d’Ughelli, une quantité considérable de citations qui entourèrent leurs ouvrages d’un appareil d’érudition imposant, mais parfois fragile. Les chartes de donations aux moines de Monte-Cristo, entre autres, leur fournirent des conclusions erronées, la plupart étant antidatées de plusieurs siècles, et certaines n’offrant aucun caractère d’authenticité. Par une interprétation malheureuse des cahiers de Pietro Cirneo, Limperani donna naissance au plus grossier anachronisme que l’historiographie ait enregistré et que nombre d’écrivains contemporains s’obstinent encore à reproduire: il reporta au XIᵉ siècle l’existence de Sambocuccio d’Alando et le mouvement populaire dont ce personnage fut le chef (1359) (V. chap. VII). Puis incapable de borner son imagination, il inventa de toutes pièces un Sambocuccio, seigneur d’Alando, qui chassait de Corse les Cinarchesi (à une époque où leur présence y est incertaine), détruisait les repaires des barons, puis, à l’instar des Lycurgue et des Solon, dotait la Terre de la Commune d’une constitution adéquate à ses besoins et se révélait aussi judicieux législateur qu’il s’était montré courageux capitaine.
Bien que Giovanni della Grossa et Pietro Cirneo se soient accordés pour faire aboutir le mouvement de Sambocuccio à l’occupation génoise et au gouvernement de Giovanni Boccanegra, Limperani, dont le texte est constellé de références, appuyait sa nouvelle théorie sur l’autorité de ces deux chroniqueurs. Or, on chercherait en vain dans leurs œuvres un mot touchant le Sambocuccio de l’an mille aussi bien que le Sambocuccio législateur. Limperani avait la manie de rectifier l’histoire, et on remarque, dans ses deux volumes, plusieurs exemples de l’oblitération de sa clairvoyance. Limperani vivait à une époque où la foi nouvelle en la liberté et la fraternité enfantait autant de légendes que la foi religieuse en avait créées; c’était le temps où, pour défendre le fictif Guillaume Tell, insuffisamment consolidé par Tschudi, on recourait à des falsifications et des fabrications de documents d’ailleurs maladroites. L’atmosphère d’enthousiasme libéral dégagée par les contemporains de Montesquieu et de Jean-Jacques, devait séduire ce Corse instruit, mais incapable d’imposer aux écarts de son imagination un contrôle judicieux. Aveuglé par une théorie qui attribuait à la Corse une constitution communale au XIᵉ siècle, il trouva, pour l’appliquer, un prétexte dans le désordre des cahiers de Pietro Cirneo. La vie de Sambocuccio y précédait celle de Giudice, et ce fut pour Limperani un trait de lumière: il ne considéra pas que Sambocuccio y requérait l’intervention du gouverneur Boccanegra (1359), et allait lui-même à Gênes solliciter l’envoi de Tridano della Torre (1362). Il ne voulut pas s’apercevoir que Pietro attribuait au second Giudice (XVᵉ siècle) la biographie du premier (XIIIᵉ siècle), et que ces transpositions n’avaient peut-être pour origine que l’interversion des feuillets du manuscrit primitif!
C’est pourquoi sous l’influence de Limperani, les historiens de la Corse crurent faire preuve de jugement en adoptant ce que, de bonne foi, ils croyaient la chronologie de Pietro Cirneo: «Entre Giovanni et Pietro, déclare l’abbé Galletti, nous n’hésitons pas à nous prononcer pour ce dernier.» Au cours du XIXᵉ siècle, Renucci et Robiquet seuls se conformèrent au texte de Giovanni, qui, presque contemporain de Sambocuccio, ne méritait pas d’être suspecté sur ce point. Tous les autres suivirent le système de Limperani. Gregori, dans son édition nouvelle de Filippini, inséra une chronologie de la Corse qui consacra la fable de Sambocuccio législateur de l’an mille; nous la retrouvons reproduite dans Jacobi, Friess, Gregorovius, Galletti, Mattei, Monti, Girolami-Cortona, tous auteurs d’histoires générales de la Corse; également dans le Grand Dictionnaire Larousse et la Grande Encyclopédie, sans parler des ouvrages de moindre importance. L’Inventaire des Archives départementales de la Corse (1906) maintient encore cette chronologie erronée. D’ailleurs, l’historien de la Corse le plus considérable et le plus consciencieux, l’abbé Rossi, confiant en Limperani, accepta les yeux fermés, l’histoire de Sambocuccio ainsi modifiée.
Les historiens du XIXᵉ siècle.—L’œuvre de l’abbé Rossi, écrite à l’époque napoléonienne, est la seule au XIXᵉ siècle dont l’auteur s’est soucié de documentation; mais restée manuscrite jusqu’en 1895, elle découragea longtemps les curieux par sa graphie péniblement déchiffrable. La patience de M. l’abbé Letteron a triomphé de cet obstacle, et treize volumes sur dix-sept ont déjà été imprimés par les soins de ce dernier. Ces treize volumes sont consacrés au XVIIIᵉ et au commencement du XIXᵉ siècle; ils sont riches en détails précis et en informations puisées aux meilleures sources.
Les autres histoires générales de la Corse ne varient guère que par l’étendue. Cependant on consultera avec fruit Renucci (1834) pour la période qui s’étend de 1769 à 1830, et, pour l’ensemble, les Recherches historiques et statistiques de Robiquet (1835) qu’une critique toujours en éveil garde des erreurs où tombèrent ses contemporains Gregori et Jacobi. Gregori a enrichi son édition de Filippini (1827) de documents empruntés, pour la plupart, aux manuscrits exécutés par les soins de Buttafoco; mais ayant négligé de les collationner sur les originaux, il imprima les altérations dont chaque transcripteur avait fourni son appoint. De Jacobi (1835) on peut dire que l’amour de son pays l’écarta fréquemment du chemin de la vérité. Les portraits reproduits dans l’Histoire illustrée de la Corse de Galletti (1865) constituent le mérite de cette compilation patriotique mais médiocrement digérée. L’Histoire de Friess (1852) (réserve faite de l’anachronisme de Sambocuccio), est un bon résumé de Filippini, poursuivi avec un souci constant d’exactitude jusqu’en 1796. Celle de Gregorovius (1854), ce «Latin éclos au milieu des Teutons», est le groupement de morceaux pleins d’éloquence; mais l’auteur, étranger à toute méthode historique, a reproduit sans jugement et sans critique les fables et les opinions courantes par quoi se comblent auprès des masses les lacunes de l’histoire.
Le docteur Mattei, dans ses Annales de la Corse (1873), a réuni et classé chronologiquement une quantité importante de notices; si méritoires qu’ils soient, ses efforts mal dirigés n’ont pas obtenu le résultat que l’auteur en attendait. Cependant, on trouverait dans ce recueil des matériaux utilisables après une révision serrée des dates et un rapprochement des sources qui ne sont que rarement indiquées. Chez lui, Sambocuccio, dédoublé, paraît au onzième et au quatorzième siècle. Les Annales de la Corse, ainsi que l’Histoire de Mᵍʳ Girolami-Cortona (1906) riche en renseignements statistiques, sont indispensables à ceux qui s’occupent de la période contemporaine.
Les altérations de l’histoire: Sampiero, Sixte-Quint, Christophe Colomb, les Bonaparte.—La plupart des écrits du XIXᵉ siècle ont contribué à la diffusion d’allégations inexactes et de légendes sans consistance qui ne se rencontrent pas chez leurs prédécesseurs; et, malheureusement, ce ne sont pas les personnages de moindre envergure qui ont attiré leur attention.
Sampiero.—S’il est en Corse un nom populaire après ceux de Napoléon et de Paoli, c’est sans conteste celui de Sampiero, qui acquit en son temps la réputation d’un des plus braves capitaines de l’Europe. Cette popularité est justifiée à double titre. Rompant le premier avec les pratiques individualistes qui déchiraient la Corse, il éveilla chez ses compatriotes le sentiment de la dignité collective: du pays, il fit la patrie. Ce ne fut pas tout: si Sampiero a mérité d’être appelé le premier Corse français, ce n’est pas seulement pour avoir été en son temps l’un des capitaines les plus remarquables de la Couronne, mais parce qu’on lui doit le premier essai que firent les Corses de la nationalité française. Et cette expérience fut telle que son souvenir resta sinon comme le flambeau, du moins comme l’étoile lointaine qui guida plus tard les premiers partisans de l’annexion française. Entre le Moyen Age et les temps modernes, la physionomie de Sampiero synthétise la Corse d’autrefois, rebelle aux contraintes et aux dominations, et la Corse du XVIIIᵉ siècle, attirée plutôt que conquise par une patrie plus grande, au charme irrésistible, qui saura l’unir à elle sans l’absorber et lui faire place dans son histoire sans l’amoindrir.
On ne s’étonnera donc pas que la personnalité de Sampiero ait tenté des écrivains et des artistes. Le célèbre romancier Guerrazzi et l’aimable conteur Arrighi, dont il a été dit «qu’il puisait dans son patriotisme les sources de l’histoire», ont laissé des Sampiero que l’on lit encore avec plaisir aujourd’hui: leurs récits, qui n’ont que des rapports lointains avec la vérité, n’abusent personne.
Il n’en est pas de même des généalogistes comme Biagino Leca d’Occhiatana et Lhermite Souliers, et des courtisans comme Canault dont les œuvres mercenaires ont engendré de grossières erreurs. Le premier, envoyé en Corse par le maréchal Alphonse d’Ornano, en rapporta les pièces que celui-ci présenta, peut-être de bonne foi, à l’Ordre du Saint-Esprit, mais qui n’en étaient pas moins les fruits d’une complaisance évidente. C’est sur la foi de ces documents que de nombreux ouvrages donnent à Sampiero le nom d’Ornano; mais il faut remarquer que celui-ci, bien que seigneur d’Ornano du chef de sa femme, ne fit jamais usage de ce nom et ne se prévalut jamais d’une noble origine. Sa correspondance est toujours signée «Sampiero da Bastelica» ou «Sampiero Corso».