Les Etats de Corse ne furent réunis que huit fois, toujours à Bastia; mais dans ces assemblées furent présentées et discutées toutes les questions relatives à l’administration du pays, aux impôts, à l’éducation publique, l’agriculture, l’industrie, la police, etc. L’histoire des Etats est l’histoire même de la Corse de 1770 jusqu’à 1789. Nous possédions déjà les procès-verbaux de ces assemblées. Nous pouvons aujourd’hui les contrôler et les compléter par des documents plus brefs et aussi intéressants. A la fin de chaque session, les Etats de Corse envoyaient à la Cour trois députés pour présenter au roi les requêtes votées par l’assemblée et approuvées par les commissaires présidents, qui étaient le gouverneur et l’intendant. En 1770, en 1772 et en 1773, le choix des députés n’avait pas eu de signification particulière. Mais en 1775 la rivalité qui régnait ouvertement entre le comte de Marbeuf, gouverneur de la Corse, et le comte de Narbonne-Pelet, commandant en second à Ajaccio, ne permit pas de procéder aux élections avec le calme ordinaire. On reprochait à Marbeuf ses «coups d’autorité, aussi arbitraires que multipliés» et, sous couleur de travailler «pour le bien de la patrie», les «narbonnistes» essayèrent d’obtenir le rappel du gouverneur et de jouir à leur tour des honneurs et des postes lucratifs dont Marbeuf les tenait écartés. Tel fut le premier objet de la mission dont furent chargés les députés de 1775: Mᵍʳ de Guernes, évêque d’Aleria; César-Mathieu de Petriconi, pour la noblesse; Benedetti Ventura, dit Venturone, pour le tiers-état. L’audience royale, plusieurs fois retardée, fut fixée au 25 août 1776. L’évêque d’Aleria ne formula pas moins de 29 griefs dont la liste fut remise au Ministère et que M. Letteron a retrouvée aux Archives Nationales. Episode curieux des querelles de personnes et des rivalités d’influence qui entravaient les efforts de l’administration.—Plus intéressantes encore sont les «représentations que MM. les députés ont cru devoir faire à la Cour», véritable cahier de doléances qui ne comprend pas moins de 63 paragraphes: finances, domaines, bois et forêts, douanes; agriculture, arts et métiers, haras; sages-femmes et maîtres d’école; séminaires, collèges et Université, création d’un archevêché; reconnaissance du titre de royaume, organisation du tribunal de la junte et du régiment provincial, etc., toutes les matières qui peuvent intéresser la Corse—et qui ont fait au préalable l’objet de discussions attentives au sein des Etats,—sont ici passées en revue.

Entre l’assemblée de 1775 et le commencement de la Révolution, les Etats de Corse se réunirent encore quatre fois: en 1777, 1779, 1781 et 1785. En 1777, «Carlo Buonaparte», assesseur au tribunal d’Ajaccio, est député de la noblesse. Le rapport des Etats de 1785 se réfère aux événements de 1788 et 1789.

Ainsi la France cherchait à créer un esprit public en associant la nation au gouvernement. Elle usa d’autres moyens, développant l’usage de la langue française, faisant bénéficier la nouvelle province de cette haute culture et de ces «lumières» qui éblouissaient l’Europe. Quelques années à peine après l’annexion, les commissaires du roi, reprenant et développant les projets de Paoli, proposaient d’établir une Université à Corte avec les quatre facultés (théologie, droit, médecine et arts). De plus ils décidaient que quatre collèges seraient fondés à Bastia, à Ajaccio, à Cervione et à Calvi, des pensionnats à Bastia et à Ajaccio, et des écoles dans la campagne. Enfin les séminaires, qui avaient été occupés par les troupes, seraient rendus aux évêques.

De pareils projets donnaient-ils entièrement satisfaction à l’opinion corse et quels vœux formait-elle à ce sujet? On peut s’en rendre compte en parcourant les requêtes présentées au roi par les députés des Etats, encore que de pareils documents soient forcément empreints d’un certain optimisme officiel. Particulièrement, en ce qui touche l’instruction publique, leurs demandes ont un grand intérêt: on y voit un exemple de la noble et intelligente façon dont ils comprenaient leur «francisation».

La monarchie française cherche à favoriser la noblesse, en créant, en face du tiers et du clergé plus indépendants, une classe d’hommes qui seraient attachés au gouvernement par l’intérêt. Prolongement du caporalisme par suite de l’égoïsme administratif. Et les jeunes nobles, qu’on jugeait utiles de «dépayser» pour «changer leur façon de penser», furent admis au collège Mazarin, au séminaire d’Aix, aux écoles royales militaires, à la maison de Saint-Cyr. On vit à Brienne Napoléon Bonaparte; à Vendôme, Jean-Baptiste Buttafoco, que l’inspecteur Reynaud de Monts jugeait très insubordonné et qui, avec peu de moyens, joignait à l’entêtement de son pays le dégoût du travail; à Effiat, Luce-Quilico Casabianca, le futur Conventionnel, que l’inspecteur Keralio trouvait un peu sombre, mais bon, capable d’application et d’un labeur soutenu; à Auxerre, Jean-Baptiste Casalta; à Rebais, Luc-Antoine d’Ornano et Arrighi de Casanova; à Tiron, César-Joseph Balthazar de Petriconi, son frère Jean-Laurent, Paul-François Galloni d’Istria, qui devint, au sortir de l’émigration, adjudant général au service de Naples et lieutenant-colonel d’état-major au service de France; Marius Matra, qui fut aide de camp du général Franceschi et capitaine adjoint à l’état-major de l’armée d’Italie, etc.[K].

Ce n’était pas assez de s’attacher la noblesse: il fallait attirer les Corses dans les troupes du roi. Ils furent admis dans tous les régiments de l’armée; ils eurent leur régiment particulier, le Royal Corse; après la dissolution du Royal Corse en 1788, deux bataillons de chasseurs, les chasseurs royaux corses et les chasseurs corses, ne se composèrent que d’insulaires. Chaque compagnie reçut quatre soldats corses, destinés à s’initier aux arts et aux métiers, «afin de se rendre utiles dans l’île et de contribuer à sa prospérité».

Enfin, les Corses ne payèrent que très peu d’impôts. Il y avait l’impôt territorial, perçu en productions soit animales, soit végétales, à raison du vingtième des récoltes, et Napoléon a justement remarqué que les économistes firent dans son île l’essai de l’imposition en nature. Il y avait un impôt de deux vingtièmes sur les loyers, mais il ne frappait que les propriétaires des villes. Il y avait des droits de contrôle, de timbre et de douane. Mais, si les taxes d’entrée et de sortie paraissaient excessives, elles étaient surtout à la charge des étrangers et des Français. Bref, l’île—et ce mot revient dans tous les mémoires du temps—l’île était onéreuse au roi, et le parrain de Napoléon, Laurent Giubega, assure que la dépense excédait de 600.000 livres le total des recettes.

Des travaux considérables furent entrepris. Deux grands chemins avaient été ouverts depuis la conquête: de Bastia à Saint-Florent et de Bastia à Corte. On ébauchait la route de Corte à Ajaccio. Et si les voies restaient insuffisantes, on aurait mauvaise grâce à s’en plaindre après vingt ans seulement d’administration française. Louis XVI fait installer à Ajaccio une madrague pour la pêche du thon, une corderie pour les chanvres du pays; il fait entreprendre le dessèchement de l’étang des Salini, propriété de Charles Bonaparte, pour y créer une pépinière de mûriers et autres arbres fruitiers; il accorde un subside de 21.000 livres pour l’agriculture[L]. Un édit du 23 mars 1785 accordait une prime de dix sous par plant à toute personne qui introduirait du continent vingt plants au moins de mûriers greffés.

Par trois fois, l’administration tenta de fonder des colonies: 80 Lorrains transportés à Poretto, des Génois près du golfe d’Ajaccio, au domaine de Chiavari, 110 pionniers au domaine de Galeria. La plupart succombèrent. En revanche, les Grecs de Paomia, réfugiés à Ajaccio, furent installés non loin de leurs premiers défrichements, à Cargèse, qui devint admirablement prospère. On commença de dessécher les plaines de Biguglia et de Mariana. On entreprit en 1773 le plan terrier de la Corse qui fut confié à MM. Bédigis, Testevuide et Tranchot, et qui eut également pour but—l’abbé Rossi nous l’assure—de recueillir des renseignements sur l’esprit public des anciennes familles paolistes.

Le commerce se développa. Ajaccio est en relations avec Marseille, Toulon, Saint-Tropez, Antibes et la Seyne. Les droits d’entrée pour les marchandises de provenance française sous pavillon national étaient de 2, 7-1/2, 15 et 25 p. 100 de leur valeur. Les droits de douanes acquittés à Ajaccio pendant la période 1785-89 ont été de 37.807 francs. Le marché de la ville est convenablement approvisionné. Le boisseau (bacino) de blé de 14 livres 1/2 coûte 1 fr. 16 sous; pour l’orge et le millet, 1 fr. 2 sous; le pot d’huile de 1 l. 7 onces 1/2, 16 sous; la bouteille de vin, 3 sous 6 d.; la livre de bœuf ou de mouton, 5 sous; le poisson de première qualité, 3 sous la livre.