A la faveur de ce commerce, des familles françaises vinrent s’établir en Corse et y firent souche. Ces arrivés de la première heure furent les Touranjon, les Serpeille, les Arène, les Garçain, les Bonnet, les Maury, les Roux, les Picard, etc. On les désignait généralement sous le nom de leur province d’origine. Ainsi les Serpeille, originaires du Dauphiné, étaient connus sous le nom de Dufiné, les Maury sous celui de Languido (Languedoc), les Roux étaient appelés Sciampagne (Champagne). Il arrivait même que le nom patronymique disparaissait complètement pour faire place à celui de la province: le nom de Touranjon a dû se former ainsi. D’autres enfin, comme les Picard, étaient beaucoup plus connus par de gais sobriquets, si répandus autrefois en France: cette famille avait celui de Cœur joyeux, dont on fit, par corruption, Cruginé, qui s’est perpétué jusqu’à nos jours.

La fusion s’accomplissait doucement, sans heurts, entre Français et Corses. Les anciens paolistes, comprenant que l’île retirerait de son union avec la France d’immenses avantages, se ralliaient peu à peu. Charles Bonaparte avait été l’un des premiers: «J’ai été, répétait-il, bon patriote et paoliste dans l’âme, tant qu’a duré le gouvernement national; mais ce gouvernement n’est plus, nous sommes devenus Français, evviva il Re e suo governo.» Laurent Giubega, greffier en chef des Etats de 1771, que Charles Bonaparte appelait amatissimo signor compadre et qui fut le parrain de Napoléon, était également dévoué au régime nouveau: «Puisque l’indépendance nationale est perdue, aurait-il dit au maréchal de Vaux, nous nous honorerons d’appartenir au peuple le plus puissant du monde, et de même que nous avons été bons et fidèles Corses, nous serons bons et fidèles Français.» Paoli refuse en 1776 d’abandonner l’Angleterre pour entrer au service du roi de France; mais il dicte à son secrétaire, l’abbé Andrei, un curieux mémoire sur «le meilleur parti que pourrait tirer la France de la Corse».

Cependant la francisation n’avait pas dépassé les grandes villes du littoral et là même elle restait précaire: les Corses étaient mécontents, les Corses boudaient. Trop de réglementation avait surpris ce peuple jaloux de son indépendance. Une foule d’édits, d’ordonnances, de lettres patentes, d’arrêts du conseil, de règlements de police, tapissaient toutes les rues «et ne produisaient d’autre effet que de faire rire le peuple dans les commencements, parce qu’on ne savait comment s’y prendre pour les faire mettre à exécution dans l’intérieur du pays». Quand on s’en prenait aux podestats de leur inexécution, ils répondaient qu’ils ne savaient pas lire le français. Pour le leur apprendre, on leur envoyait continuellement «des exécutions militaires». Et le Corse se cabrait. D’autant plus que le personnel administratif n’était pas à la hauteur de sa tâche: l’intendant Chardon, qui venait de Cayenne, considéra la Corse comme un domaine colonial dont l’exploitation était fructueuse; il fit si bien qu’il fallut le rappeler. Mais l’exemple venait de haut et, dans le morcellement de l’autorité, les ministres de la Guerre, de la Justice, des Finances et de la Marine ne songeaient qu’à créer des emplois pour y placer leurs créatures. «Cette foule de gens, soit par ignorance, par incapacité ou par mauvaise foi, retarde plutôt qu’elle ne contribue au bonheur public.» La méfiance des Corses augmentait et devenait de la haine envers ces Français qui les méprisaient. Le Tiers-État demande, dans les cahiers de 1789, que les charges du Conseil supérieur soient conférées à des hommes d’expérience, à des officiers des justices royales et à des avocats émérites.

La question financière augmenta le malaise. La Corse avait d’abord été attachée au ministère de la Guerre, à qui elle revenait de droit comme province frontière et pays conquis. Mais en 1773 l’abbé Terray demanda et reçut la finance de l’île. Le contrôleur général fournit dès lors aux dépenses extraordinaires de la caisse militaire par un fonds annuel de 1.500.000 livres; par contre, il fut maître de l’administration civile, couvrit la Corse d’employés, intervint dans toutes les affaires, repoussa tous les projets utiles qui coûtaient quelque argent. En vain Necker offrit la Corse à Saint-Germain, en vain d’autres voulurent la «jeter à la tête» de Vergennes ou d’Amelot: ce fut seulement à la veille de la Révolution que le département fut rattaché à la Guerre. La Corse était donc en proie à la Finance. Les deux Lorrains—les frères Coster—qui dirigeaient l’administration centrale inondèrent la Corse de leurs parents, de leurs amis. Les Corses eussent rempli ces charges à moins de frais, avec plus de probité et rien ne les eût rattachés davantage à la France. «Voilà, écrivait Paoli, ce qui a brisé leur courage; ils sont tombés dans un vide affreux, lorsqu’ils ont été privés du plaisir de veiller, de contribuer au bien commun, lorsqu’ils n’ont plus aperçu aucune liaison entre eux et l’intérêt général, lorsqu’ils ont vu ces soins pénibles, patriotiques et honorables accordés à des Français dont tout le talent consiste à unir des chiffres et à tracer des lettres.» Et qui étaient ces Français? Vauvorn, convaincu d’avoir volé le bois de la couronne et avouant qu’il devait au Trésor 3 à 4.000 livres, était mis à la tête de la douane de Calvi; d’autres avaient simplement à refaire une situation compromise et s’en acquittaient consciencieusement: Houvet, ci-devant commis des bêtes à cornes, Moreau, déserteur du régiment de Bretagne, Sappey, ancien garçon perruquier, trop heureux à leur arrivée d’avoir du pain, acquéraient une fortune dans les diverses entreprises et finissaient par posséder plus de cent mille écus.

L’impôt n’était pas lourd; mais les droits de douane, plus élevés qu’en Italie, empêchaient la population d’augmenter et la culture de s’étendre. Les adjudications affamaient la population. Les Corses se soulevèrent en 1774: l’insurrection fut réprimée. Mais les habitants, se regardant comme opprimés, n’étaient pas encore de cœur avec les Français. «Pendant près de vingt années, écrivait Constantini à l’Assemblée Constituante, la Corse a vu s’accroître le terrible colosse du despotisme militaire, a vu s’accumuler les abus d’autorité, les vexations ministérielles, les rapines judiciaires.» Un commissaire civil de cette même assemblée ne reconnaît-il pas que les Corses étaient avant 1789 des «sujets asservis et trop négligés, toujours prêts à secouer le joug»? Napoléon ne dit-il pas que les bienfaits du roi n’avaient pas touché le cœur des habitants et que la Corse était, sous le règne de Louis XVI un pays malintentionné qui frémissait sous la main de ses vainqueurs?

XXIII
LA RÉVOLUTION ET L’EMPIRE

Les promesses de Barère.—L’agitation séparatiste: Paolistes et Bonapartistes.—La Corse anglaise.—Miot et Morand.—La Corse napoléonienne.

Ce fut la Révolution française et, après elle, les Bonaparte, qui gagnèrent à la France le cœur de la Corse. Provoquée par des causes semblables à celles qui, un demi-siècle plus tôt, avaient armé les Corses contre le despotisme génois, la Révolution fut accueillie avec enthousiasme par le Tiers-Etat, dont les députés—l’avocat Saliceti et le comte Colonna de Cesari Rocca—allaient bientôt compter parmi les Constituants les plus fougueux. Les deux autres députés de la Corse—le comte de Buttafoco pour la noblesse, l’abbé Peretti della Rocca pour le clergé,—demeuraient au contraire fidèles à la royauté et font cause commune avec le général de Barrin, gouverneur de la Corse. Le 5 novembre 1789, une émeute éclate à Bastia entre les patriotes, à qui le jeune Napoléon fournit des cocardes tricolores, et les soldats du roi, qui veulent conserver la cocarde blanche. M. de Barrin doit céder. Le 30 novembre, Volney lit à l’Assemblée Nationale une lettre, que Napoléon a inspirée, racontant les événements tout à l’avantage des patriotes. Il en résulta une motion, faisant cesser le régime militaire auquel la Corse était soumise depuis son annexion et la déclarant partie intégrante de l’Empire français.

Les Corses eurent un mouvement de joie et de confiance. Paoli se fit l’interprète de leur fidélité et de leurs espoirs. Le champion de l’indépendance affirma sa joie de devenir le fils adoptif du pays généreux où la liberté venait d’éclore. Revenu de Londres à la suite du décret du 30 novembre, il reçut de grands honneurs en passant à Paris. Quand il débarque à Macinaggio, après un exil de vingt ans, il s’écrie en baisant le sol: «O ma patrie, je t’ai laissée esclave, et je te retrouve libre!» Puis il se rembarque pour Bastia, où il arrive le 17 juillet 1790.

Il apportait les pleins pouvoirs de l’Assemblée nationale, pour procéder à l’organisation de l’île. A la consulte qui se tint à Orezza du 9 au 27 septembre 1790, et qui décida de célébrer tous les ans l’anniversaire du décret d’incorporation de la Corse à la France, Paoli fut nommé président du conseil administratif et reçut un traitement de 50.000 francs; il était en plus commandant des gardes nationales.