A la tribune de la Constituante, Barère, rapporteur du Comité des Domaines, assura la Corse de toute la sollicitude de la France. Promesses solennelles qui datent du 4 septembre 1791: «La Corse est libre, la Corse est française, les tyrans ne l’oppriment plus: c’est à vous de la régénérer! Elle a été riche et peuplée sous les Romains, malheureuse et ensanglantée sous les Génois, pauvre et inculte sous votre ancien gouvernement. Elle présente cependant tous les moyens physiques et moraux d’une brillante et solide régénération. Ce peuple est idolâtre de la liberté, et il n’est vraiment libre que depuis la Révolution française; il aime les lois, et il est sans civilisation; il a un grand caractère, et il éprouve tous les maux attachés à la faiblesse; il a un territoire fertile, et il est pauvre; il a une situation de commerce admirable, des ports nombreux, des pêcheries abondantes, et cependant son commerce languit et son industrie est nulle. De tous les peuples de l’Europe, les Corses sont aujourd’hui dans les circonstances les plus favorables pour jouir du bienfait de la liberté et recevoir les avantages d’une belle constitution... Cette île peut parvenir aussi facilement que les autres départements du royaume à un haut degré de prospérité, quoiqu’elle soit dans ce moment la plus reculée en tout sens. Le moment de régénérer cette île est arrivé...»
La Corse est pauvre: «Une population peu nombreuse, des villes dépeuplées, un pays sans industrie, le numéraire rare, les campagnes n’offrant à la vue que des brandes et des taillis ou maquis inutiles, l’agriculture devenue étrangère ou indifférente aux habitants: voilà le tableau de la Corse sous l’ancien régime de France, quoiqu’il n’y ait pas en Europe un autre pays où la végétation soit plus abondante, plus hâtive et plus facile à entretenir par la bonté reconnue des pâturages.» Y aurait-il donc, continue Barère, une fatalité irrésistible «qui condamne à jamais l’île de Corse à languir dans cet état déplorable? Et puisque son délaissement et son inculture ne peuvent être imputés à la nature de ses terres, qui égalent en bonté les meilleures terres de l’Europe, serait-ce au caractère des habitants ou à la dégradation successive de leur caractère primitif, sous l’empire des circonstances politiques dont ils ont été si longtemps les jouets et
Gorges de Ponte Novo (Phot. Moretti.)—Propriano. (Sites et Monuments du T. C. F.)
Pl. XVI.—Corse.
les victimes, qu’il faudrait attribuer leur malheur? Repoussons, repoussons sans hésiter une conjecture aussi fausse qu’ingénieuse. La Corse est malheureuse; mais elle peut dire aux représentants de la nation dont elle fait partie: Dites un mot, et mes malheurs cesseront».
Mais à ces Corses qu’elle juge si dignes d’intérêt, à qui elle fait tant de promesses pour l’avenir, l’Assemblée Constituante n’accorde pour le moment qu’un petit bienfait, et partiel. Elle décrète que «les dons, concessions, acensements et inféodations, et tous autres actes d’aliénation, sous quelque dénomination que ce soit, de divers domaines nationaux situés dans l’île de Corse, faits depuis 1768, époque de sa réunion à la France, par divers arrêtés du Conseil, lettres-patentes et tous autres actes, sont révoqués et, conformément aux lois domaniales, sont et demeurent réunis au domaine national».—Quant aux mesures d’ensemble, «nous regrettons, dit Barère, de ne pouvoir réclamer dans ce moment, pour ce pays, tous les secours dont il a besoin, et dont l’utilité se fera bientôt sentir dans toute son étendue; mais nos successeurs immédiats s’empresseront certainement de les réclamer de la nation pour un département qui est incontestablement le plus pauvre, le plus malheureux, et qui peut devenir cependant un des plus beaux, des plus riches de la France».
Ni la Législative, ni la Convention ne tinrent ces promesses. On peut dire que la Législative n’eut pas le temps. Quant à la Convention, elle vit la Corse tenter de se séparer de la France et suivre Paoli qui l’entraînait vers l’Angleterre. Pourquoi ce revirement? Deux hypothèses sont possibles. Paoli aurait espéré occuper en Corse une situation prépondérante et rester, comme par le passé, le véritable chef du pays; mais la Convention n’entendait pas abdiquer devant lui et refusa de lui donner le commandement en chef de l’expédition de Sardaigne. La deuxième hypothèse repose sur l’horreur que lui auraient inspirée les actes de la Convention, sur ses sentiments fédéralistes et girondins, sur son hostilité vis-à-vis des Montagnards qu’il traitait de «cannibales». Les deux hypothèses ne s’excluent pas forcément. Quoi qu’il en soit, la conduite de Paoli lors de l’expédition de Sardaigne fut considérée comme la cause principale de l’échec de cette expédition et, sur d’autres accusations, auxquelles le jeune Lucien Bonaparte n’était pas étranger, Paoli, que Marat appelle «lâche intrigant», est décrété d’accusation par la Convention. Condorcet rédige une pompeuse adresse dénonçant aux habitants de l’île de Corse «l’antique alliance de la tyrannie royale et du despotisme sacerdotal». Les commissaires du gouvernement envoyés en mission, Saliceti, Lacombe Saint-Michel et Delcher, agissent avec vigueur. Napoléon Bonaparte, qui croit avoir trouvé l’occasion de se révéler, se place à la tête du parti français, mais, après une vaine tentative d’entrevue à Corte, il rétrograde à Vivario, puis à Bocognano. Un moment arrêté dans la maisonnette dite de la Poule noire par les émissaires de Paoli, il est délivré par ses partisans qui protègent sa retraite jusqu’à Ucciani. Rentré dans Ajaccio, il n’est pas en sécurité dans sa demeure et se réfugie chez le maire, Jean Jérôme Levie, où il reste trois jours, s’embarque pendant la nuit, atterrit à Macinaggio et gagne Bastia le 10 mai 1793. Il y passe douze jours, pressant les représentants de la Convention de venir s’emparer d’Ajaccio, afin d’isoler dans Corte Paoli révolté. Lui-même, précédant sur un chebek la flottille française, débarque à Provenzale près d’Ajaccio. Des bergers lui apprennent que sa maison a été pillée par les Paolistes le 24 mai, que sa mère et l’abbé Fesch, prévenus à temps, se sont réfugiés aux Milelli, pendant que ses frères sont cachés dans Ajaccio. Letizia, poursuivie par les Paolistes, ne peut trouver un asile dans la tour de Capitello, elle doit fuir jusqu’à Casella, sur l’isthme qui rattache Capo-di-Muro au territoire de Coti-Chiavari: on couche sur le plancher entre les quatre murs d’une masure abandonnée.
Cependant l’attaque contre Ajaccio ne réussit pas. Loin de se soulever comme on l’espérait, la ville est aux mains des Paolistes. La flottille, partie de Bastia le 23 mai et retardée par une tempête jusqu’au 29, ne fait qu’une courte démonstration devant Ajaccio. Elle regagne le mouillage de Capitello. Napoléon se rend à Calvi, où son parrain Laurent Giubega donne asile à sa famille. Ils en repartent bientôt pour débarquer à Toulon, le 13 juin 1793, proscrits, désemparés. Le rôle de Bonaparte paraît fini en Corse.