Pendant la guerre précédente, les Génois avaient pu estimer la mesure du ressentiment que Sampiero nourrissait contre eux ; ils savaient que ce ressentiment n’était pas apaisé et ils s’efforçaient de le réduire à l’impuissance. Ayant appris qu’il se disposait à faire un voyage dans le Levant, ils n’épargnèrent aucun effort pour que Vannina, sa femme, allât résider à Gênes ; ils pensaient que s’ils réussissaient, ils n’auraient plus rien à craindre de lui. Pour arriver à ce but, ils se servirent d’un certain Agostino Baccigalupo, qui se rendait souvent à Marseille pour ses affaires, et du prêtre Michel’ Angelo Ombrone, en qui Sampiero avait la plus grande confiance et qu’il avait même chargé de l’éducation de ses fils, Alphonso et Anton’ Francesco. Ces deux personnages exposèrent à Vannina qu’en allant à Gênes, elle assurerait à jamais sa tranquillité et son repos, parce qu’elle rentrerait ainsi en possession de deux maisons d’une valeur considérable que Sampiero avait vendues dans cette ville, et qu’elle obtiendrait plus tard le pardon de Sampiero. A force d’insister sur ces raisons, Agostino et Michele Angelo firent si bien que Vannina entra dans leurs vues, « la femme étant, comme on dit, mobile par tempérament. »

Sa résolution étant prise, continue Filippini après sa judicieuse observation, comme il n’y avait personne qui pût l’arrêter, elle fit partir d’avance, en secret, tout ce qu’elle possédait de plus précieux ; puis, elle s’embarqua sur une frégate bien armée et quitta Marseille pendant la nuit, emmenant Anton’ Francesco, son plus jeune fils ; le prêtre Michel’ Angelo Ombrone l’accompagnait.

Le lendemain matin, Antonio de San-Firenzo, à qui Sampiero avait confié le soin de veiller sur Vannina, apprenant sa fuite, monta sur un autre vaisseau armé et se mit à sa poursuite. Un matin (le surlendemain probablement), au point du jour, il l’atteignit au cap d’Antibes.

Dès que Vannina vit le bateau qui portait Antonio, elle comprit qu’elle serait rejointe et voulut gagner la côte pour se sauver, mais elle n’en eut pas le temps. Antonio de San-Firenzo, qui était accompagné de douze corses, l’arrêta au nom du comte de Fiesque, général des galères du roi, et la remit au nom du roi de France au commandant de la forteresse d’Antibes, pour qu’il l’envoyât sous escorte à Aix où se tenait la grande Cour de Provence. Au dire de Vannina, qui raconte elle-même son arrestation dans une lettre adressée aux membres du gouvernement génois, le 15 janvier 1563, Antonio se conduisit brutalement avec elle, la menaça de mort et l’accusa de s’enfuir pour conclure, sous les auspices de la république, un nouveau mariage avec un gentilhomme génois.

Sampiero, comme nous l’avons dit, s’embarqua donc pour Marseille. Comme chacun, sur le navire, se perdait en conjectures sur la conduite de Vannina, un bavard se mit à dire étourdiment qu’il savait depuis quelque temps déjà ce qui devait arriver. Sampiero, fort irrité, lui demanda pourquoi il avait gardé le silence jusqu’à ce moment. L’autre répondit « qu’il craignait de mourir comme Florio da Corte, que Vannina avait fait assassiner par un de ses esclaves, pour arrêter le cours de ses indiscrétions. » L’imprudent ne survécut pas à son audacieuse confidence. Sans daigner répondre, Sampiero le poignarda de sa propre main.

Arrivé à Marseille, renseigné comme nous l’avons dit par Tomaso Lencio, Sampiero partit pour Aix où était sa femme. Il arriva de nuit devant la maison ; il y attendit, en se promenant, le lever du soleil. Le premier valet qui sortit lui apprit que sa femme était encore couchée. Il entra et la trouva au lit, surprise de son arrivée.

On a peu de détails sur cette entrevue et sur le drame qui devait succéder. Filippini, qui dédiait son histoire au fils de Sampiero et de Vannina ne pouvait aisément s’étendre sur des points aussi délicats. Sampiero voulut sur-le-champ conduire sa femme à Marseille, mais les autorités de la ville, probablement averties, s’y opposèrent. Cependant, Vannina ayant déclaré qu’elle était prête à suivre son mari partout où il voudrait l’emmener, ils se rendirent à Marseille.

En arrivant chez lui, Sampiero trouva la maison entièrement dépouillée, Vannina, comme nous l’avons dit, ayant expédié à Gênes ce qu’elle possédait de plus précieux. Sampiero en fut exaspéré, car il ne pouvait plus douter que Vannina n’eût quitté Marseille sans espoir de retour. Néanmoins, il ne donna pas cours immédiatement à sa colère. L’acte auquel il se résolut fut mûrement réfléchi et semble-t-il froidement exécuté. Quand, après plusieurs jours de vie commune, il lui eut signifié sa résolution de la faire mourir, elle ne s’abandonna pas à des supplications inutiles et la seule faveur qu’elle sollicita fut de recevoir la mort de sa propre main. Soumission à la fatalité, résignation à une volonté qu’elle savait inexorable, ou habileté suprême d’une coquette qui entrevoit dans cette émouvante flatterie une dernière chance de salut !… Où les chroniqueurs ont-ils cueilli ce poétique détail ? On racontait à la cour que Sampiero, sensible à sa prière, la prit dans ses bras, l’embrassa, puis l’étrangla avec une écharpe qu’elle avait brodée de ses propres mains.

Suivant l’usage corse, Vannina d’Ornano, n’ayant pas de frère, c’était à ses cousins que revenait le devoir de venger sa mort.

Ce fut, il est vrai, de la main des plus proches parents de Vannina que périt Sampiero, mais il serait bien hasardé d’affirmer que nul autre motif n’arma leurs bras. Dans cette vendetta, il est hors de doute que l’intérêt personnel et l’inimitié politique remplissent les principaux rôles. Mais ces rôles furent préparés par les haines que provoqua le caractère violent et tyrannique de Sampiero.