Vannina avait eu dix cousins germains, tous petits-fils d’Alfonso d’Ornano, l’un des hommes les plus sanguinaires de son temps et qui finit par être assassiné lui-même par de proches parents. Ses trois fils firent peu parler d’eux. Toute la sève batailleuse et féroce du grand-père passa aux petits-fils. Vannina en eut-elle sa part ? N’avons-nous pas vu un compagnon de Sampiero lui déclarer qu’elle avait fait tuer par son esclave un corse dont elle redoutait les indiscrétions. Vannina fut la fille unique de Francesco. Bernardino, second fils d’Alfonso, eut six fils, leur destinée est un tableau de l’époque, du pays, de la race.
Les deux aînés s’entretuèrent, et voici dans quelles conditions : « Ces jeunes gens braves et distingués, dit Ceccaldi, qui fut leur contemporain, avaient épousé tous les deux des femmes fort belles. Ils devinrent extrêmement jaloux l’un de l’autre, si bien qu’un jour, ils mirent les armes à la main et s’entretuèrent. Je veux dire qu’Anton’ Guglielmo tua Anton’ Paolo et qu’un serviteur d’Anton’ Paolo le tua à son tour. »
Bernardino, leur frère, à une époque où le courage et l’adresse étaient vertus courantes, étonna ses contemporains par un fait d’armes sans précédent. Pendant la guerre de Corse, il avait pris parti contre les Génois. Après la prise de San-Firenzo par les Français, il se trouva rester avec le commandant en chef Jourdan des Ursins, dans la place que les ennemis ne tardèrent pas à venir assiéger. Pendant trois mois, la garnison supporta héroïquement le blocus et repoussa les assauts des Génois ; les vivres venant à manquer, on commença à manger « les rats, les souris et les lézards », mais la famine décimant les soldats, plus encore que la lutte, Jourdan des Ursins dut se résoudre à capituler. Comme Andrea d’Oria, qui commandait les troupes génoises, ne voulait pas que les Corses bénéficiassent de la capitulation, Bernardino, autant pour ne pas compromettre le succès des négociations que pour ne pas « s’abandonner à la disposition d’un ennemi victorieux, dit Brantôme, prit avec ses gens une résolution téméraire. La ville était investie de tous côtés par des lignes si étroitement fermées que personne n’en pouvait sortir. Cet officier, peu frappé de l’évidence du danger, après avoir tué tous ceux qui lui firent résistance, forcé les lignes et fait un grand carnage, s’échappa enfin des mains des ennemis, et fit voir, par son exemple, que rien n’est impossible au courage animé par l’exaspération. »
Cet homme qui avait affronté tous les périls, qui avait presque dompté la mort, périt victime d’une basse trahison. Bernardino était cantonné avec sa compagnie à Mocale, village distant de Calvi d’environ trois milles. Un officier génois, Léonardo Giustiniano se concerta avec le maître de la maison où Bernardino était logé, et fit partir pendant la nuit son lieutenant avec une partie de la compagnie. Celui-ci assaillit Bernardino à l’improviste, tua sept des Corses qui se trouvaient avec lui, et le laissa lui-même si grièvement blessé qu’il mourut au bout de quelques jours.
Quant aux romanesques aventures du quatrième fils de Bernardino, appelé Pier’ Giovanni, il faudrait un volume pour les raconter. Banni de Corse par la justice française, pour avoir enlevé la fille d’un gentilhomme corse, il tomba, pour comble de malheur, entre les mains des Turcs qui l’emmenèrent en esclavage. Sampiero le rencontra en Alger et le ramena en Corse. Les hasards d’une rencontre le firent tomber aux mains du capitaine génois Francesco Giustiniano. Celui-ci, redoutant que Sampiero ne fût dans les environs et ne voulant pas s’exposer à se faire arracher une capture aussi honorable, le fit décapiter et envoya sa tête à Bastia pour y être exposée au bout d’une pique.
Telle est la version de Giustiniano même. Suivant Filippini, l’insolence de Pier’ Giovanni aurait précipité sa perte. Les Génois étaient accompagnés d’un détachement de cavalerie sarde. Dès qu’il se vit prisonnier, Pier’ Giovanni se tourna vers les gardes et leur dit : « Messieurs et honorables chevaliers, je vous prie de bien vouloir m’arracher la vie de vos propres mains pour ne pas me laisser tomber vivant entre les mains de mes ennemis. » Irrité de ce langage, Francesco Giustiniano descendit de cheval et poignarda de sa propre main Pier’ Giovanni. Dans la compagnie du capitaine Sorfaglio, qui était de la suite de Giustiniano se trouvait un soldat du nom de Luca Bonaparte. Nous aurons l’occasion de retrouver ce personnage.
Restait un frère : Orlando. Quoique d’esprit moins remuant, il eut la malechance d’être soupçonné également par Sampiero et par les Génois. Par crainte du premier, il se retira à Ajaccio où les seconds l’emprisonnèrent et lui appliquèrent la torture. « Outre la peine de la corde, dit Filippini, il subit encore le feu aux pieds et aux mains à deux reprises, et comme il ne fit aucun aveu on le laissa en prison pendant trois ans. »
Nous n’avons pas encore parlé des enfants de Paolo, le troisième fils d’Alfonso, sous les verrous, tout à l’heure à l’œuvre. Pour l’instant, revenons à Sampiero.
*
* *
Le 12 juin 1564, celui-ci débarqua avec vingt-cinq Corses et vingt-cinq Français. Quelques jours après il était à la tête d’une petite armée avec laquelle il soutint l’effort des troupes de la république, commandées par ses meilleurs généraux pendant trente mois.