Cette lutte dépassa en horreur toutes les précédentes. Les ennemis ne connaissaient plus de ménagements. Sampiero jetait les prisonniers en pâture à ses chiens ; les Génois torturaient les Corses tombés entre leurs mains avant de les pendre ; les femmes, elles-mêmes, se livraient sur les prisonniers à de monstrueuses cruautés. L’exaspération était à son comble. Les d’Oria brûlaient des villages entiers, malgré les efforts des Corses à leur service pour les en empêcher. Pour les insulaires, pas de neutralité possible ; les habitants de Pozzo di Borgo, sommés de se rendre par un capitaine génois, répondirent par la bouche d’un de leurs chefs : « Dans un cas comme dans l’autre, nous serons brûlés, que ce soit par les gens de Sampiero ou par vous. Puisque notre sort est inévitable, nous préférons mourir de votre main que de celle de nos compatriotes.

Ils voyaient juste. Les Génois soupçonnant leur fidélité, mirent le feu à leurs maisons et comme ils s’enfuyaient vers le camp de Sampiero, celui-ci, les accusant d’espionnage, les fit dévorer par ses chiens.

A Vescovato, Sampiero jeta dans le feu les prisonniers génois, et poignarda de sa propre main les capitaines corses qu’il prit dans leurs rangs. Nous avons vu, à propos de la mort de Pier’ Giovanni d’Ornano, que les officiers Génois ne dédaignaient pas d’employer cette méthode à l’occasion.

Nous avons déjà dit que les instincts violents et la nature autoritaire de Sampiero furent cause de sa perte. Déjà plusieurs de ses compagnons, las de son despotisme, l’avaient abandonné. Au mois de novembre 1566, Sampiero, qui résidait alors à Vico, eut avec un de ses plus précieux lieutenants, Ercole d’Istria, une discussion qui s’échauffa. Celui-ci qui s’attendait à être mieux traité par Sampiero, lui garda rancune et résolut de le quitter.

Sampiero qui avait pénétré son dessein, le surveillait de près. Un jour, Ercole partit, mais Sampiero le rejoignit et le ramena à Vico « parce qu’il savait combien il avait à perdre au départ d’un pareil homme ». Lorsqu’ils furent arrivés, Ercole demanda à Sampiero ce qu’il voulait faire de lui. Sampiero lui répondit qu’il voulait l’envoyer à la Cour de France pour servir ses intérêts et son honneur. Ercole ayant répliqué qu’il devait au moins le laisser aller dans sa maison pour y prendre des habits, Sampiero refusa, disant qu’il n’avait qu’à écrire qu’on les lui envoyât. Il écrivit donc chez lui pour les demander, mais, dans cette lettre, il glissa un pli à l’adresse de Raffaello Giustiniano qui commandait pour les Génois à Ajaccio. Il l’informait de tout de qui était arrivé et lui indiquait le jour où l’ambassade de Sampiero s’embarquerait dans le golfe de Sagone. Il pressait Raffaello d’envoyer par mer une troupe armée pour le faire lui-même prisonnier.

Raffaello, après avoir reçu la lettre d’Ercole, ne perdit point de temps ; il envoya aussitôt plusieurs frégates du côté du port de Sagone. Ercole ne pouvait croire fermement que Sampiero eût dit la vérité en déclarant qu’il voulait l’envoyer en France. Cependant, on lui avait rapporté certain propos tenu par Sampiero qui ne laissait pas de doute sur sa destinée, s’il ne se rendait pas à ses désirs. Le chef ne parlait de rien moins que de le poignarder de sa propre main.

L’ambassade de Sampiero se composait de ses plus brillants compagnons : Léonardo da Casanova, plus tard maréchal de camp au service de la France, d’Anton’ Panovano de Pozzo di Brando, de Domenico Cataccinolo, riche bourgeois de Bonifacio, de Paris de San-Firenzo et d’Anton’ Francesco Cirnucolo, dit le Piovanello (petit curé) de Calvi. Avec eux, partait Ercole d’Istria qu’il recommandait chaudement au roi, espérant que, s’il revenait satisfait, il oublierait son ressentiment et serait, dans la suite, un appui sûr et fidèle. Il voulait surtout le mettre dans l’impossibilité de se rendre à Ajaccio parce qu’il redoutait de le voir passer à l’ennemi.

Sampiero se rendit donc à Sagone avec ses partisans ; il fit d’abord embarquer ses ambassadeurs puis les trois hommes auxquels il avait en quelque sorte confié la surveillance d’Ercole. Il dit ensuite à celui-ci de joindre ses compagnons et ajouta que s’il refusait, il aurait lieu de s’en repentir. Ercole déplorant le côté délicat de sa situation si l’attaque qu’il avait provoquée se produisait, se décida à obéir.

Mais, à peine le bateau s’éloignait-il de Sagone que les soldats génois envoyés par Raffaello arrivaient par mer. Ceux-ci aperçurent le vaisseau des Corses encore peu éloigné du rivage, et comme le temps était fort mauvais, ils comprirent qu’il serait obligé de rebrousser chemin et s’arrêtèrent pour l’attendre. En effet, la tempête menaçant, ils le virent bientôt changer de direction et revenir vers la côte. Ils se cachèrent alors avec leur vaisseau, et, lorsque les Corses furent auprès d’eux, ils les assaillirent à l’improviste.

Ceux-ci, qui n’avaient à attendre aucun secours, se jetèrent à la nage pour gagner la côte. Les deux ambassadeurs, Léonardo et Antonpadovano seuls s’échappèrent ; Cattaciuolo se noya. Ercole, Paris et le Piovanello furent pris et conduits à Ajaccio. Le commissaire général Fornari, récemment arrivé, reçut Ercole avec affabilité et fit jeter les deux autres en prison.