Je me dirigeai vers la porte.
Vincent se mit devant moi et m'empêcha de sortir. Il me demanda pardon d'avoir été cause de tout cela; il me supplia de rester, me disant que, s'il le fallait, il partirait plutôt lui-même.
Où aurais-je été? je ne connaissais personne. Je n'avais pas une seule relation à Paris. La seule maison où j'avais travaillé m'était à jamais fermée. Je n'avais eu qu'une affection: ma mère! qu'un appui: ma mère! Cet appui et cette affection me manquant, j'étais seule.
Je rentrai dans mon cabinet. Je le vis embrasser ma mère à travers les carreaux. Mon cœur se souleva.
—Oh! si je pouvais me sauver, si j'avais seize ans! Une idée affreuse venait de me traverser l'esprit. Je la chassais; elle revenait plus forte que ma volonté, et je m'endormis en comptant mon âge à un jour près.
Je rêvai de Denise, des conseils et des indications qu'elle m'avait donnés.
Il me semblait que je prenais une voiture, que je donnais au cocher une adresse dont le souvenir, malheureusement pour moi, s'était trop bien gravé dans ma mémoire, et revenait à ma tête brûlante, dans ces heures de cauchemar et d'angoisse... Je me croyais vengée.
Je m'éveillai sous l'influence de ces songes funestes, et comme armée d'un sombre courage. Le démon du mal s'était emparé de moi; il ne devait plus lâcher sa proie.
Je comptais les jours, les heures. A chaque scène, à chaque querelle, je disais: «Bon! bon! encore deux mois, encore quinze jours, et je vous quitterai pour ne jamais vous revoir. Je deviendrai riche; je n'aurai plus besoin de vous.» Les douces impressions de ma vie, jusqu'alors innocente et simple, s'effaçaient de mon souvenir. J'ouvrais mon imagination à des scènes bizarres, impossibles.
N'ayant encore vu de la vie que son côté le plus étroit et le plus malheureux, j'aspirais à m'élancer vers un horizon plus étendu, que je peuplais de fantômes évoqués de tout ce que j'avais vu sur les scènes des théâtres du boulevard! J'étais folle!