Il la soigna, pendant tout ce temps, avec une tendresse passionnée. Pour l'éloigner de son lit, il m'aurait fallu lui faire une scène, provoquer un scandale. J'en aurais bien eu la hardiesse, car il ne me faisait pas peur; mais, dans l'état où était ma mère, cette scène l'aurait tuée. Il sentit que ce courage-là me manquerait, et il en abusa.

Ma mère lui disait de s'en aller; elle lui faisait les reproches les plus amers. Tout cela glissait sur lui. Personne ne fut jamais moins susceptible. Il conjurait ma mère de lui pardonner; il se mettait à genoux devant elle, lui faisant, pour l'avenir, les plus beaux serments du monde, et rejetant sa faute sur les fumées de l'ivresse, sur un instant de folie. Il allait jusqu'à me supplier d'intercéder pour lui.

Quand il le fit, je le reçus comme il le méritait; mais je m'aperçus avec terreur qu'il gagnait du terrain, et qu'une fois encore il arriverait à son but.

Ma mère s'adoucissait... pour lui. Elle changeait à vue d'œil; elle devait souffrir beaucoup, et je lui en voulais de souffrir pour lui.

Tout d'abord, il avait demandé du temps pour arranger ses affaires, mais il traînait les choses en longueur, et ma mère ne le pressait plus. Toute espérance était perdue. Il l'emportait définitivement sur moi.

Je comptai... J'avais seize ans moins un mois!...

On parla de me marier à un ouvrier, pour se débarrasser de moi. Je refusai; l'homme dont on me parlait me déplaisait. Les ouvriers me faisaient peur. J'avais toujours présentes à la mémoire les scènes de l'insurrection de Lyon. Je n'avais pas assez de jugement pour établir des différences. Pour moi, qui disait: ouvrier, disait: insurgé; erreur ridicule et dont je n'ai été convaincue que longtemps après. Je refusai, et ce n'est pas là ce que je regrette; il me semble que je faisais bien en n'acceptant pas de me marier avec un honnête homme que j'aurais trompé ou rendu malheureux.

On me fit mauvaise mine. Vincent en était venu à désirer, et sans en avoir l'air, à presser mon départ. Tout lien affectueux entre ma mère et moi se rompit. Un mois encore s'écoula. J'avais seize ans!... et ma résolution était prise.

Je touche à une circonstance épouvantable et à un jour affreux de ma vie. Mon sort s'est décidé en quelques heures par un coup de désespoir. Il y a eu, dans mon existence, une journée bien horrible. Le matin, j'étais pure; le soir, j'étais perdue.

Bien des femmes sont tombées dans cet abîme; j'ai l'orgueil de croire qu'aucune n'en a mieux et plus vite sondé la profondeur.