Le lendemain du jour dont je parle, j'ai compris que j'étais morte, morte sans retour au monde, dans lequel j'avais vécu jusqu'alors.

J'aurais donné la moitié de ma vie pour racheter le pas que j'avais fait, mais il y a des échelles qu'on ne remonte plus... J'ai accepté ma position de réprouvée et dit adieu au bonheur. Si c'est une expiation de sentir sa déchéance, je puis dire que, pour moi, l'expiation a été complète. Je n'ai pas plus marchandé avec l'opinion que l'opinion ne marchande, en général, avec les femmes tombées où j'étais tombée.

Cela ne veut pas dire que je n'aie pas gardé d'orgueil vis-à-vis des autres damnés et damnées. Si je disais cela, je recevrais, je crois, beaucoup de démentis.

Mais il n'est pas possible d'être plus humble que je ne l'ai été et que je ne le suis encore devant le caractère sacré des vertus que je n'ai pas eu la force de pratiquer.

J'ai toujours aimé, bien que je n'aie point reçu ce qu'on appelle d'éducation première, à me rendre compte de mes pensées.

J'ai tenu, pour moi-même, une espèce de journal de ma vie; c'est-à-dire que, sous l'impression des émotions ou pénibles ou douces que j'ai traversées, je laissais tomber sur le papier la trace écrite de ce que j'avais éprouvé; fragments sans suite, presque aussi souvent détruits que créés; mais jamais, jusqu'à ces derniers temps, je n'avais songé qu'il pût y avoir un intérêt quelconque dans le récit d'une existence comme la mienne.

Deux sentiments que je ne connaissais pas ont été bien doux à mon cœur. Le premier, c'est que je pouvais plaire autrement qu'en charmant les sens, qu'en un mot on pouvait causer avec moi sans me regarder. J'avais toujours cru que la beauté d'une courtisane était tout; que personne ne s'avisait de faire attention à son esprit. La seconde idée, dont la révélation m'a été également précieuse, c'est que mon sort, qui me semblait, avec raison, si peu digne d'intérêt par lui-même et pour lui-même, en acquerrait peut-être un peu davantage en face des événements qui venaient m'accabler sans relâche. C'est ce qui m'a donné le courage d'écrire le récit de ma vie.

Mais, arrivée au point où j'en suis, je m'aperçois que, s'il est des souvenirs affreux, il est, par cela même, des confessions bien difficiles à faire.

Je voudrais bien ne pas écrire cette page de ma vie, si une confession comme la mienne pouvait avoir des réticences.

Je ne sais quelle publicité est réservée à ces pages, mais, n'eussent-elles qu'un seul lecteur, je ne veux pas qu'il puisse m'accuser d'avoir dissimulé une seule des hontes de ma vie.