Il faut avoir vécu comme moi dans ces enfers pour savoir ce que la société, au milieu d'un siècle, à bon droit, fier de sa civilisation, est obligée de permettre.
On a peine à comprendre que des créatures humaines puissent s'acclimater dans ces infâmes prisons. L'explication de ce fait est pourtant bien simple. La plupart de ces femmes sont stupides; pour peu qu'on ait d'intelligence, on y meurt ou on en sort. Je n'y étais pas depuis huit jours, que je n'avais qu'une pensée: en sortir.
Il venait dans cette maison des personnes si distinguées et si riches, que, bercée par les histoires de Denise, je m'imaginais que j'allais trouver tout de suite quelqu'un qui m'aiderait à sortir de là. Mais cela n'était pas aussi facile que je l'avais cru.
Le temps s'écoulait, et ce protecteur inconnu ne se présentait pas. Chaque jour, au contraire, la chaîne qui m'attachait au lieu de mon supplice devenait plus lourde.
Le grand moyen de gouvernement des femmes qui dirigent ces sortes de maisons, est le poids de la dette sous laquelle elles écrasent leurs malheureuses victimes. Il n'en est pas un, de ces Shylocks en jupons, qu'on ne puisse définir ainsi: le spectre de l'usure déguisé en femme. On comptait chaque semaine; je devais déjà onze cents francs.
J'étais si triste, qu'on craignit de me voir tomber sérieusement malade, et que Madame me permit de sortir avec Denise.
Nous allâmes à la Chaumière.
Nous étions si bien mises, que tout le monde nous regardait sans savoir qui nous étions.
Plusieurs jeunes gens vinrent parler à ma compagne. L'un d'eux parut m'accorder une attention particulière. Toutes les fois que je me tournais vers lui, je voyais ses grands yeux noirs et doux fixés sur les miens. Je ne sais si ce fut par reconnaissance, mais il me sembla avoir une charmante figure.
—Quel est donc ce jeune homme? demandai-je à Denise.