—Adolphe? dit-elle en se retournant.
—Je ne sais pas s'il s'appelle Adolphe, mais c'est celui qui t'a parlé le dernier. Il a une bien jolie tête; c'est dommage qu'il ne soit pas plus grand: cela lui ôte de la distinction.
—C'est vrai, mais c'est un charmant garçon. Il étudie la médecine. Son père était un chirurgien célèbre du temps de l'Empire, qui, ayant une nombreuse clientèle, a fait une grande fortune. Il avait placé cette fortune dans des entreprises lorsqu'il vint à mourir subitement. Les entrepreneurs firent faillite. Sa veuve et son fils se trouvèrent ruinés, sauf quelques milliers de francs, qui leur restaient. Adolphe se mit à étudier; mais il n'a pas eu de chance. Il s'est fait une piqûre en faisant l'autopsie d'un cadavre; il a manqué d'en mourir, et il est resté neuf mois le bras en écharpe. Tu vois comme il est encore pâle. Il paraît que c'est très-dangereux ces coupures-là.
—Comment sais-tu tout cela?
—Il est intimement lié avec un jeune homme que je connais. Ne va rien dire s'ils viennent encore nous parler. Adolphe surtout ne peut souffrir les femmes dans notre position.
Nous avions fait le tour de la moitié du jardin; les jeunes gens vinrent de nouveau à notre rencontre. M. Adolphe causa quelques instants avec Denise, et nous demanda la permission de venir nous voir.
Denise me serra le bras en riant, et se chargea de la réponse. Elle lui dit que cela était impossible; que j'étais encore plus tenue qu'elle; mais que, la première fois qu'elle irait voir son ami, elle m'amènerait.
Quand nous rentrâmes, il me sembla que je détestais encore plus ma servitude qu'avant de sortir, car cela ne nous était permis qu'une fois par mois.
Je comprends très-bien tout le mépris que les hommes ont pour ces créatures. Mais je le comprends surtout de la part de ceux qui, renfermés dans les saintes joies de la famille, ne les ont jamais hantées. Quant aux débauchés, qui passent leur vie à jouer et à courir les tripots, il me semble qu'ils pourraient avoir plus d'indulgence pour les tristes compagnes de leurs honteux plaisirs. C'est précisément le contraire qui a lieu. Les plus corrompus sont les plus insolents, et nul cœur honnête ne pourra savoir ce qu'il faut d'humilité à une courtisane, pour accepter sans mourir ou sans se venger les injures qu'elle reçoit. Je n'avais pas la vocation.
Ma chute n'avait pu ni changer mon caractère, ni dompter mon orgueil. Je continuais d'avoir une très-mauvaise tête et un orgueil effréné. Pendant mon séjour dans la maison où j'étais, j'eus l'occasion d'exercer ces dispositions belliqueuses à l'encontre d'un homme dont la gloire, bien qu'elle soit belle, suffit à peine à faire oublier les mœurs.