Moi, quand je le rencontre, je le suis des yeux jusqu'à ce que je le perde de vue.
Il est toujours le même, lent, grave et mélancolique. C'est un homme qui, avec beaucoup d'intelligence et de bonté, ne doit pas avoir su tirer parti, pour son propre bonheur, des facultés qu'il avait reçues de la nature.
En recevant mes affaires et les cent francs que m'apportait Denise, j'éprouvai une joie d'enfant.
—Vois-tu, lui disais-je, je vais me louer un trou. On m'a dit que j'avais une jolie voix; je vais travailler, et je tâcherai d'entrer dans un théâtre. Je finirai par gagner de l'argent, et quand j'aurai un engagement, je pourrai être rayée. M. Adolphe m'aidera; il m'a promis de s'occuper d'un petit logement.
Trois jours après, il m'annonça qu'il avait loué rue de Buffaut, une chambre et un cabinet. Ma convalescence avançait; ma sortie fut fixée à huit jours de là.
Denise vint me chercher. M. Adolphe m'attendait en bas, et me conduisit dans mon nouveau domicile, où il promit de venir me voir.
La chambre qu'on m'avait louée était au rez-de-chaussée sur le derrière. La croisée donnait sur une pension de petits garçons. Aux heures de récréation, c'était un tapage qui, au lieu de m'ennuyer, me plaisait. J'ai toujours aimé les enfants: je les regardais derrière mes rideaux donner leur pain aux pierrots, qui avaient l'air de jouer avec eux. Je les trouvais bien heureux. Quand ils rentraient, toute ma tristesse me reprenait.
Qu'allais-je devenir? J'avais de quoi vivre pendant un mois, mais après!... Puis, involontairement, je regardais ma figure, et je pleurais. Je ne pouvais encore sortir, j'étais toute rouge, et les médecins m'avaient bien avertie que, si je m'exposais à l'air, mes marques dureraient longtemps.
M. Adolphe vint me voir deux fois. L'intervalle qu'il mit de la première à la seconde visite me parut un siècle; il s'en aperçut, et me raconta qu'il venait d'être reçu chirurgien à l'hôpital militaire de Versailles; que si je voulais y aller passer quelques jours, l'air ne pourrait me faire que grand bien. Je refusai, car je vis qu'il me l'offrait par bonté. Il me donna son adresse et me fit promettre de lui écrire.
Dès que je pus sortir sans inconvénient, je songeai à mettre mes projets à exécution. J'étais décidée à faire tout ce que je pourrais pour entrer dans un petit théâtre.