Je lui fis deux ou trois questions sur sa vie passée; elle détourna la conversation sans vouloir me répondre. J'insistai de nouveau pendant le déjeuner; même silence.

J'avais pourtant bien envie de savoir ce qu'elle avait été, car tout le monde en était intrigué.

—Allons, me dit-elle, après déjeuner, vous êtes une bonne fille, promettez-moi de ne rien dire à personne, et je vais vous faire ma confession.

Je le lui promis; elle commença:

...—Je suis venue au monde à Paris, en 1825; mon père était riche; je fus son premier enfant. Il avait environ cent cinquante mille francs de capital; ces cent cinquante mille francs étaient placés dans un théâtre et lui rapportaient quinze, quelquefois vingt pour cent. On n'épargna rien pour m'élever. Je fus mise dans un des premiers pensionnats de Paris. J'avais les meilleurs maîtres.—Ma mère m'avait donné deux frères et deux sœurs; cependant on ne retrancha rien des dépenses qu'on faisait pour moi. J'avais dix-sept ans, on pensait à me marier, mais on ne trouvait aucun parti digne de moi. J'aimais mon père avec passion, tout en le craignant beaucoup; ma mère ne le rendait pas très heureux.

Un jour, j'entendis raconter à la pension qu'un incendie affreux venait de faire des ravages horribles, boulevard du Temple; on assurait que personne n'avait péri, mais que l'on n'avait rien pu sauver. Cela me rendit triste. Pourtant j'étais loin de me douter que ce malheur me touchât de si près.

Deux jours après, mon père vint me voir. Mon père était grand et fort; je fus effrayée du changement que je vis en lui: il était ployé sur lui-même, ses yeux étaient rouges, il avait pleuré. Je lui sautai au cou et le couvris de baisers.

—Mon père, mon bon père, que vous est-il donc arrivé? Ma mère! mes frères! mes sœurs!

—Non, me dit-il; grâce à Dieu, ils se portent bien; mais je suis ruiné, le feu a tout dévoré. Je n'étais pas assuré, mes enfants! ma pauvre Lise! me dit-il en me serrant dans ses bras.

Je n'avais jamais vu pleurer mon père; cela me déchira le cœur. J'étais très-pieuse; j'avais souvent parlé de mon désir d'entrer dans un couvent; on se moquait de moi, et je n'insistais pas. L'idée m'en vint ce jour-là, et je dis à mon père, en lui essuyant les yeux: