Ma mère allait souvent chez des parents: elle n'était pas rentrée, il l'attendit. Elle ne rentra qu'à dix heures.
—Ah! vous voilà, madame! lui dit-il sévèrement. Rentre dans ta chambre, Lise.
J'obéis, mais j'écoutai à la porte, car, depuis ma faute, j'avais peur de tout.
—Qu'as-tu donc? lui dit ma mère.
—J'ai, répondit mon père, que vous ne gardez pas vos filles; que vous allez à droite, à gauche, sans vous occuper du reste. Votre fille aînée a dix-sept-ans; la seconde, quatorze, l'autre trois. La chute de la grande entraînera les autres. Si un pareil malheur venait encore s'abattre sur moi, qu'à la misère se joignît le déshonneur, je tuerais la malheureuse qui aurait flétri mon nom et je me tuerais après. Ce serait votre ouvrage.
Ma mère ne répondit rien, mais je faillis m'évanouir. J'allai cacher ma tête sous mon oreiller pour pleurer plus à mon aise; pourtant je ne connaissais encore que la moitié de mon malheur.
Depuis quelque temps, je me sentais des malaises, des faiblesses. J'attribuais cela à la peur que j'avais eue. Il y avait un médecin dans notre maison; je montai lui raconter ce que j'éprouvais. Il me regarda et me dit:
—Vous êtes grosse; ce n'est pas dangereux.
Je le fis répéter deux fois. Je n'osai pas lui dire de me garder le secret. Je descendis, résolue à aller me jeter à la rivière, quand la nuit serait venue. Je courus chez celui qui m'avait perdue; il ne trouva qu'un moyen de me sauver: détruire mon enfant. Je le regardais effarée; je n'avais pas assez de mépris pour cet homme.
—Oh! lui dis-je en partant, cette pensée vous portera malheur!