—Je vous dérange, vous devez être bien fatiguées, nous dit-elle; mais je vais de bonne heure à l'atelier, et mon mari m'a bien recommandé de venir vous prendre pour vous mettre au courant. Voulez-vous déjeuner en bas ou dans votre chambre?
Maman lui répondit naturellement qu'elle était prête à la suivre et qu'elle ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance.
—Oh! dit Mme Mathieu, s'il faut vous parler franchement, c'est moins pour vous conduire à l'atelier que je viens vous chercher, que pour céder au désir de mon garçon. Hier, on lui avait annoncé une petite fille, et voilà deux heures qu'il me fait enrager.
Je regardai derrière Mme Mathieu, espérant apercevoir mon nouveau camarade. Comme il n'y était pas, je pressai maman d'achever ma toilette.
Nous descendîmes dans la salle à manger; j'y trouvai un petit garçon de mon âge, joli comme les amours. Ses cheveux étaient coupés comme les cheveux des enfants d'Édouard, longs derrière, ras sur le front, châtains et tout frisés naturellement. Il avait les plus beaux yeux du monde et un air raisonnable à mourir de rire. Il était appuyé le coude sur la table, sa tête dans ses mains. Il avait l'air de me regarder du haut de sa grandeur, ce qui me gênait beaucoup; mais, pendant le déjeuner, il me combla de caresses.
En descendant de table, nous étions si bons amis que nous nous faisions le serment de ne jamais nous séparer.
Quel charmant caractère! Comme il était bon, et moi comme j'étais despote! Il faisait toutes mes volontés, se donnait pour m'amuser un mal inimaginable et ne recevait même pas un remercîment. Quand je ne pouvais plus le taquiner dans nos jeux, je lui disais:
—Je voudrais bien m'en aller. Je m'ennuie ici.
Il se mettait à pleurer; ses larmes me touchaient; je me faisais de gros reproches à moi-même, et nous étions d'accord vingt-quatre heures.
J'étais si heureuse, qu'un mois s'était écoulé comme un jour.