—Je n'ai plus d'armes, je les ai données.

La maison remua sous cette avalanche de sabots et de souliers ferrés, qui dégringolaient, plutôt qu'ils ne descendaient les marches de l'escalier. Les envahisseurs avaient compris qu'ils ne feraient pas de bonne prise dans notre maison, et ils se hâtaient, pensant que les autres étaient peut-être plus heureux à côté. On ferma la porte de notre allée; ce fut bien inutile.

La cavalerie revint. Cette fois elle se dirigeait décidément de notre côté. Les soldats chargeaient le sabre nu. Des cris furieux retentirent dans la foule.

—On égorge les citoyens, on massacre nos frères! Aux maisons! aux maisons!

A ce signal, les portes sont enfoncées; on entre par les boutiques, par les allées. En moins d'une heure, les toits du quai étaient couverts d'insurgés. Les plus terribles étaient des enfants de douze à quinze ans. Avec une lanière de cuir, ils se faisaient une fronde. D'autres, arrangeant leurs blouses en forme de sacs, montaient en haut des maisons les cailloux pointus dont la ville de Lyon était pavée à cette époque. A l'aide de cette fronde, ils envoyaient leurs projectiles à des distances prodigieuses. Chaque caillou qui tombait dans un groupe blessait ou tuait un homme. D'autres tiraient par les croisées. Ceux qui n'avaient pas d'armes jetaient par les fenêtres tout ce qui leur tombait sous la main.

Je me souviens encore d'un perroquet, qu'on avait précipité, dans sa cage, du second étage d'une maison, et qui, pendant une demi-heure, poussa des cris si aigus, que sa voix dominait le feu.

Notre maison était si avantageusement placée, comme point militaire, qu'elle était occupée du haut en bas. Le feu de la rue avait cassé tous les carreaux. Nous étions plus mortes que vives.—On venait de briser les métiers de M. Raoul, et on jetait sur la troupe le bois qui eu provenait.—Raoul et sa femme pleuraient... Ils étaient ruinés! Une partie de notre pauvre ménage y passa.

Après plusieurs heures de combat, la lutte parut se calmer, et finit même par s'éteindre complétement. Ce n'était, suivant toutes les probabilités, qu'une trêve de quelques heures.

Ma mère profita de cet intervalle.

—Viens, me dit-elle en me prenant par la main, demain ce quartier sera brûlé. Il faut tâcher d'arriver chez Mathieu; c'est un endroit désert, l'émeute n'ira pas jusque-là.