—Oui, j'ai couru; c'est que, vous ne savez pas?... mes amis, mes bons amis, mon mari est mort.

—Votre mari est mort!... Eh bien, c'est un fameux débarras pour vous! s'écria M. Mathieu.

La conduite de mon beau-père justifiait assurément l'exclamation de M. Mathieu. Néanmoins, maman ne fit aucun signe d'assentiment, soit par convenance, soit parce que son cœur, malgré les torts de G..., était moins sévère pour lui que sa raison.

—Mais enfin, ma bonne Jeanne, comment avez-vous su cette nouvelle?

—Attendez que je rappelle mes souvenirs.—Quand je suis entrée dans le cabinet du maire, il m'a dit: «Vous êtes la femme G...?—Oui, monsieur.» Et comme je crus qu'il allait me parler du pillage auquel G... s'était trouvé mêlé, je devins fort pâle: il s'en aperçut et me dit d'une voix plus douce: «Remettez-vous, madame, ce que j'ai à vous annoncer est bien pénible, mais il faut du courage. Qui est-ce qui n'a pas été appelé à en avoir de ce genre-là dans sa vie! Tout le monde est mortel...» Je ne comprenais plus du tout: je lui promis d'avoir du courage, et le priai de s'expliquer plus clairement.

Il reprit: «Vous n'avez pas vu votre mari depuis plusieurs jours?—Non, monsieur.—C'est bien cela.—Il a été trouvé à la Croix-Rousse, frappé de deux balles à la tête. Voici les papiers qu'on a trouvés sur lui: un livret avec son adresse, et plusieurs lettres qui ne lui sont pas adressées, mais qui étaient dans son portefeuille avec ce passe-port.» J'ai pris les papiers. Le doute n'était pas possible; G... n'existe plus. Le maire m'a parlé encore quelque temps, mais je l'écoutais à peine, et je suis accourue pour vous apprendre cette grande nouvelle.

Cet événement changea tous les projets de ma mère. Elle était libre; rien ne l'empêchait de retourner à Paris, et elle était d'autant plus disposée à le faire, que son petit ménage avait été saccagé pendant l'insurrection. Elle annonça son intention aux Mathieu. Ils la voyaient partir avec regret, mais ils n'essayèrent pas de la dissuader.

Le soir, quand nous fûmes seules dans notre chambre, ma mère me fit faire une longue prière, pour demander grâce en faveur de celui qui n'était plus.

Quelques jours après, nous quittâmes Lyon. Depuis que je n'avais plus à redouter la présence de G..., il me semblait que rien ne pouvait plus faire ombre à mon bonheur. J'ignorais que la vie n'est, le plus souvent, qu'une suite de malheurs et de déceptions, et que des souffrances autrement cruelles m'étaient réservées dans l'avenir.