V
MONSIEUR VINCENT.
Je devrais m'arrêter ici: vous êtes trop indulgent en m'encourageant à continuer une histoire qui n'a que l'intérêt que vous lui donnez. Si je vous ennuie, c'est votre faute. Quand je vous dis: Ma vie est finie! vous me faites espérer. Quand je vous dis: Je m'ennuie! vous cherchez à éveiller en moi une intelligence que je ne connaissais pas, soit que la misère et les malheurs l'aient empêchée de naître, soit que mon genre de vie l'ait étouffée à sa naissance.
Arrivées à Paris, il nous fallut descendre chez mon grand-père. Cela était très-pénible à maman. Son père, depuis son divorce avec sa première femme, s'était remarié. Maman avait eu beaucoup à se plaindre de sa belle-mère. C'était une méchante femme, qui détestait les enfants du premier lit de son mari, et les rendait très-malheureux.
Ils étaient trois: deux filles et un garçon. Ils apprenaient leurs états avec ardeur, afin de pouvoir quitter, aussitôt qu'ils pourraient se suffire à eux-mêmes, une maison que le souvenir de leur mère, remplacée par une étrangère, leur rendait insupportable.
Adèle, la fille aînée, fut mise chez un marchand de dentelles. Sa fin fut bien triste! Un soir qu'elle portait un carton de malines qui valait des sommes énormes, elle passait rue de la Lune, vers les dix heures. Un homme se jeta sur elle et la frappa de trois coups de couteau: l'un à la joue, qui lui traversa la langue, l'autre dans le sein, le troisième dans le côté.
Il y avait près de là une femme sur sa porte, qui vit un homme se sauver. Il avait une redingote longue et son chapeau enfoncé sur les yeux. Il se sauvait en criant:
—Ah! malheureux, je me suis trompé.
On conduisit cette victime à l'Hôtel-Dieu, où elle mourut, quelques heures après, de la blessure au côté, sans avoir pu même dire son nom. Ce ne fut que quelque temps après que l'on sut ce qu'elle était devenue, à cause du carton de malines, qui avait été déposé à la Préfecture de police. Jamais l'auteur de ce crime n'a été connu.
Ma mère fut placée dans un magasin de chapellerie; son frère voulut apprendre la peinture.
La belle-mère était heureuse. Les enfants étaient éloignés, mais il fallait leur ôter l'idée de rentrer. Quand, par hasard, ils venaient voir leur père, on les recevait si mal qu'ils finirent par n'y plus retourner.