La maison de mon grand-père était une des plus belles de la rue. La boutique était un magasin de meubles. L'enseigne avançait de deux pieds au moins; on y lisait: Maison garnie tenue par..... On vend et achète les meubles neufs et vieux.

On entrait par une porte d'allée si étroite qu'on ne pouvait passer que de profil. Une demi-porte, garnie d'une sonnette, annonçait les entrées et les sorties, ce qui était bien inutile, car mon grand-père (il disait: par économie, moi, je dis: par avarice) était en même temps propriétaire, portier, garçon d'hôtel et marchand de meubles.

Sa chambre était au premier. Il se plaignait d'habiter son plus beau logement, mais il ne pouvait faire autrement. Il avait un judas qui donnait dans sa boutique. La pièce était belle, avec deux grandes croisées, et un balcon entouré de fer mangé par la rouille. Il avançait sur la rue, si étroite, qu'on pouvait, en se levant, donner une poignée de main à son vis-à-vis.

C'est dans cette pièce que nous fîmes notre entrée, le cœur serré, la tête basse, tant nous étions sûres du mauvais accueil qu'on allait nous faire.

La chambre était une succursale de la boutique.

Il y avait tant de meubles, de pendules, de tableaux, qu'à force de richesses on ne savait plus où s'asseoir.

Mon grand-père était assis dans un bon fauteuil. La sonnette l'avait averti; il tourna la tête, et dit avec le plus grand sang-froid du monde:

—Tiens, c'est toi, ma fille; que diable viens-tu faire à cette heure? nous allons nous coucher.

Il ne nous avait pas vues depuis deux ans.

—Mon père, j'arrive à l'instant de Lyon. Je viens vous demander de me loger un jour ou deux.