Figurez-vous un feu de charbon de terre dans le milieu d'une chambre. Le tuyau du poêle était bouché; je passai la journée la fenêtre ouverte, tantôt faisant un pas de polka pour me réchauffer, tantôt battant la semelle.
Il n'y avait pas d'autre chambre; je ne pouvais aller ailleurs, à cause de la voiture.
Je demandai à manger: on m'apporta de la bière.
J'avais retenu deux places dans le coupé, les deux coins. Il nous vint pour troisième un monsieur, sans exagérer, gros comme une feuillette.
J'eus beau me faire petite, il m'écrasait; je le portai à moitié pendant deux heures.
Au premier relais, je lui offris le coin, sous prétexte de causer avec ma bonne; cela ne nous desserra pas, et je commençai à regretter mon voyage.
On nous fit changer dix fois: nous quittions une voiture pour prendre un bachot que l'on faisait glisser entre des cassures de glace; nous reprenions un autre coucou, puis une autre barque; cela n'était pas sans danger et sans émotion.
Il fallait avoir bien affaire pour voyager ainsi entre la neige et le charriage des glaces; aussi, n'étions-nous que trois voyageurs.
Notre compagnon paraissait avoir trente ans; il était entortillé de fourrure, son cache-nez m'empêchait de voir une partie de sa figure. Ce que j'en voyais me paraissait empreint d'une grande tristesse; ses yeux me parurent rouges. Mais, comme d'un temps pareil tout le monde a le nez rouge, je pensais que cela lui avait gagné les paupières.
La barque dans laquelle nous étions entrés était une espèce de gros radeau à rebords pointus à l'avant et ferré comme un patin.