Je commençais à être de son avis. S'il était dans la destinée de Marie de ne pouvoir se détacher de cet homme, mourir était ce qui pouvait lui arriver de plus heureux.
J'avais, dans ma précipitation, emporté par mégarde la lettre de cette pauvre enfant. Je comptais la lui rendre le lendemain, car je ne doutais pas qu'il vînt chez moi. En voici quelques fragments:
«Lisez au moins cette lettre jusqu'à la fin; ne riez pas, je vous ai dit cela bien souvent, c'est que j'espérais toujours que j'arriverais à votre cœur, que vous auriez pitié de moi.
»Mon crime est de vous avoir trop aimé, pardonnez-le-moi, je vais le payer bien cher. Je n'ai jamais eu de courage quand il s'est agi de renoncer à vous; vous devez me mépriser d'avoir supporté les affronts, les duretés que vous me faisiez; je revenais et je vous demandais pardon du mal que vous m'aviez fait... Je me tenais à vos pieds et vous demandais grâce de la vie, que je voulais quitter, si vous ne vouliez plus m'aimer... Vous me faisiez chasser! Je vous envoyais mon âme et mes larmes dans une lettre que vous brûliez sans y répondre, ou que votre maîtresse me renvoyait avec une insulte de sa main.
»Mon désespoir excitait son amour; car elle ne vous aime pas, elle en aime un autre... mais, c'est si bon de torturer un cœur, que, pour me faire souffrir, elle se partage entre l'autre et vous!
»Vous me regretterez, ne fût-ce que par amour pour elle; quand je ne serai plus, elle vous abandonnera; vous penserez peut-être à moi, vous relirez cette lettre que je vous supplie de conserver, et vous ferez, pour récompenser mon âme du mal que vous avez fait au cœur et au corps, ce que je vous conseillais.
»Quittez le quartier Latin, retournez en Bretagne, où votre mère vous attend encore... Je vous ai vu recevoir des lettres d'elle où elle se désolait de votre abandon; elle vous suppliait de revenir au pays; vous négligiez de lui répondre!...
»Voilà quinze ans que vous êtes à Paris; cette vie de billard, d'estaminet, a gâté vos habitudes, flétri votre figure.
»Moi, je vous trouvais le plus beau du monde, parce que je vous aimais comme une insensée; mais ce grand amour, vous ne le retrouverez peut-être jamais; vous connaîtrez alors l'abandon.
»Partez! il est temps encore; plus tard, vous ne verriez peut-être plus que la tombe de votre mère, sainte femme! qui n'a que vous.