J'étais dans une telle disposition d'esprit qu'il aurait fallu quelque chose d'extraordinaire pour me réconcilier avec l'idée de vivre.
Deligny n'aurait pas pu accomplir ce miracle. Mais il avait de l'esprit, il était amusant, et ma vie était si triste, si isolée, que je l'accueillis avec plaisir, trouvant dans ses visites une distraction à mes inquiétudes...
Notre première entrevue fut courte; nous discutâmes sur l'un, sur l'autre.
Il m'avait cédé sur tout; c'était presque une victoire sur une nature aussi volontaire.
Nous passâmes quelques soirées ensemble; je l'empêchais de se griser, de jurer. Ses amis l'excitaient; moi, je le priais d'abord, je défendais ensuite. Il obéissait en grommelant, mais il obéissait; cela devint une lutte dans laquelle je finis par trouver quelque plaisir à triompher.
Il avait bon cœur, mais la tête la plus extravagante du monde. Il était de M...
Son père avait une assez grande fortune... quinze ou vingt mille livres de rente; mais il avait quatre enfants et ne pouvait donner à son fils qu'une pension modeste, que sa vie de restaurant absorbait et au-delà.
Il fit tout son possible pour me venir en aide; il se gênait beaucoup et ne m'avançait pas à grand'chose; mais je lui en fus bien reconnaissante. J'aurais pu abuser de lui: il aurait signé des lettres de change, des billets à qui j'aurais voulu; car il en était venu au point de m'aimer à la folie. Je ne me suis servie de mon influence que pour lui faire quitter cette vie et cette société de gens qui, plus riches que lui, le perdaient.
Il était bon peintre; je l'engageai à travailler, à vivre avec des artistes. Il loua un atelier avenue Frochot. J'ai souvent entendu dire à Th. Rousseau, qui lui donnait des conseils, que, s'il voulait travailler, il aurait du talent.
Un jour, je vis une femme arrêtée en face de mes carreaux; cela arrivait toute la journée et ne m'étonnait nullement, pourtant je poussai un: Ah!... qui me fit questionner.