J'allai voir la tombe de Lise; j'avais donné des ordres, et elle était garnie de fleurs. Personne autre n'y avait mis une pensée depuis sept ans. Quelques petits journaux eurent le courage de faire des plaisanteries sur cette fin pourtant bien triste et bien abandonnée: Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé; ils auraient dû dire: «Il lui sera peut-être pardonné, parce qu'elle est morte en bonne chrétienne et qu'elle a beaucoup souffert.»
Elle avait beaucoup souffert, en effet. Sa mort avait été une cruelle et longue agonie. Depuis plusieurs jours, le corps mourait, que l'esprit vivait encore, et vivait pour la torturer. Je n'ai jamais connu personne qui eût une si grande peur de la mort. Sous l'influence des sentiments religieux auxquels elle avait été fidèle toute sa vie, elle voulut cependant regarder en face sa fin prochaine, se préparer à ce terrible passage; elle s'imposa un dernier devoir, qui l'effrayait tant parce qu'il lui montrait que tout espoir terrestre était perdu pour elle. Elle faisait des efforts surhumains. Elle réussissait pendant quelques instants, mais la nature l'emportait bientôt sur sa volonté, et elle retombait dans des spasmes nerveux, dans des accès navrants de terreur. Souvent, pendant la nuit, elle appelait au secours, elle avait des visions et elle criait: «Mon Dieu, laissez-moi vivre!» Alors, m'a-t-on dit, sa main défaillante semblait chercher un ami dans le vide. La pauvre fille qui la servait, qui lui était attachée, pourtant, demanda son compte, pour ne plus être témoin de ces scènes déchirantes.
Je ne pouvais m'habituer à la pensée que j'étais seule à la pleurer; je me rappelais les souvenirs de notre vie passée pour trouver un cœur qui sympathisât avec les regrets que je lui donnais. Je songeai à Alphonse, qui avait réchauffé sa vie, sa gaieté à ce feu follet; il apprit sa mort avec peine. C'est peut-être le seul qu'elle n'avait pas appelé; c'est le seul qui aurait répondu.
XX
UN SOUPER AU CAFÉ ANGLAIS.
La mort de Lise marque une des phases les plus tristes de ma vie. J'étais tombée dans un découragement profond. Les espérances ambitieuses qui m'avaient soutenue s'étaient évanouies. L'exaltation qui m'avait portée à mettre fin à mes jours s'était affaissée. Mon dégoût pour l'existence n'avait pas diminué; seulement mon courage, pour en rejeter le fardeau, n'était plus le même. Le mal dont je souffrais, c'était une défiance absolue, invincible; je le pensais, du moins.
Je ne croyais plus à l'affection; je ne croyais qu'à l'amour du jour, à l'amour sans dévouement et sans lendemain. Mon âme en était saturée.
On m'a bien souvent reproché d'avoir torturé ceux qui m'ont aimée. Si j'avais eu ce malheur, je pourrais au moins me rendre cette justice, que je n'ai jamais agi par méchanceté et par calcul. Le doute qui me dévorait le cœur a seul inspiré ma conduite, et a pu me donner quelquefois l'apparence de l'ingratitude et de l'insensibilité. L'incrédulité, dans le cœur d'une femme, est pour cette femme une poignante souffrance; mais elle lui donne sur les autres caractères une force et un ascendant presque irrésistibles.
J'appris alors une nouvelle assez étrange, qui m'impressionna d'autant plus qu'elle se rattachait aux idées, aux sentiments et aux doutes qui vibraient douloureusement en moi, depuis la mort de Lise.
Cette nouvelle était relative au pauvre pianiste, que j'avais accusé d'inconstance, en me raillant moi-même d'un instant de faiblesse et de crédulité.