On vint me dire qu'après notre séparation, H... avait eu un grand chagrin; il était tombé malade, sans qu'il fût possible à la science de déterminer le caractère de sa maladie. On lui conseilla la distraction; il partit pour l'Italie, visita Rome, s'y fit catholique et entra dans un couvent. J'avais bien de la peine à croire, comme on me l'assurait, que cette détermination eût été causée par la douleur qu'il avait ressentie de notre séparation; en tout cas, il avait été bien inspiré, et je répondis en souriant, à la personne qui me contait cette histoire, que si je damnais tous mes amis comme celui-là, l'Église me devrait une récompense. Au fond de l'âme, pourtant, j'étais plus émue que je ne voulais le paraître.

J'avais mon logement en horreur: je n'y avais pas été heureuse, et, pour ne pas y rester, je passais les nuits dehors.

Deligny avait repris ses habitudes de dissipation. Je le suivais, je criais bien haut pour ne pas entendre ma tristesse. Ma santé était profondément altérée, depuis ma tentative de suicide. On n'avale pas impunément le gaz d'un boisseau de charbon; je toussais, j'avais le feu à la poitrine; je buvais du champagne pour l'éteindre; je me figurais mourir comme Lise. Mais loin de m'effrayer des approches de la mort, je l'aurais acceptée comme un bienfait.

Une pareille situation d'esprit ne contribuait pas à rendre mon humeur égale. Je tyrannisais Deligny. A toutes ses protestations de tendresse, je répondais invariablement:

—Vous m'aimez aujourd'hui; vous le dites au moins. Que je tombe malade, vous me laisserez là comme un chien; que je meure, vous ne me donnerez pas un regret.

Rien ne pouvait m'ôter cette idée de la tête.

J'avais fini par réussir à m'étourdir. Un souper en amenait un autre; je ne dormais plus: je trouvai le repos de mes souvenirs.

Au milieu des désordres de cette folle existence, je m'étais liée avec une petite femme qui était venue au magasin; elle était gentille, spirituelle et insouciante du lendemain. Cette femme était la maîtresse de Brididi.

Elle m'avait d'abord détestée; elle était venue me voir par curiosité et s'était attachée à moi. Nous devînmes amies. Comme cela, elle me surveillait et était sûre que je ne m'occupais pas de son cher Brididi, qui, de son côté, m'avait, je crois, tout-à-fait oubliée. Deligny étant parti pour M..., je me trouvais seule et je passais beaucoup de temps avec elle. Sa gaîté était intarissable, son cœur était bon, trop bon même, car elle avait une grande faiblesse en amour. Brididi en abusait un peu; il était tout fier d'inspirer une si grande passion. Il avait raison, du reste; elle était vraiment charmante: une jolie taille, de jolis yeux, de jolis cheveux ondés qui lui valurent le nom de Frisette.

Ce que j'aimais surtout en elle, c'était sa bonté; elle rendait service à qui elle pouvait et se cachait pour éviter un remercîment; n'ayant que six sous pour prendre l'omnibus, elle les donnait à un pauvre et faisait sa course en chantant. Si l'énergie manquait dans cette tête et dans ce cœur, il y avait, en revanche, de bien excellentes qualités.