Ces qualités avaient survécu au vice, qui les étouffe chez tant d'autres femmes. Quand ma folie parlait raison, elle écoutait, m'approuvait; enfin, je l'aimais beaucoup.

Je ne sais laquelle de nous deux mena l'autre à un souper au café Anglais. Je m'y rendis, comme j'allais à toutes ces parties, par désœuvrement, sans me promettre beaucoup de plaisir. J'étais loin de me douter que cette soirée exercerait une influence décisive sur ma vie et en préparerait peut-être le dénoûment.

Je me trouvai, à ce souper, en pays de connaissance. Je reconnus plusieurs personnes que j'avais vues chez Lagie.

Le fond de mon caractère a toujours été sérieux. Le temps que d'autres consacraient à dire ou à écouter des folies, je l'employais en général à me rendre compte des caractères avec lesquels j'étais en contact, et à lire en quelque sorte les physionomies nouvelles que je rencontrais.

Mon attention se fixa d'abord sur un jeune homme de trente ans environ, grand, maigre, brun, pâle; le front d'une largeur et d'une hauteur ridicules; la figure allongée, mince du bas, les yeux grands et noirs, le nez pointu, la bouche moyenne, les dents gâtées... Il avait quitté son habit; je voyais au travers de sa chemise fine se dessiner ses épaules maigres, étroites, qui annonçaient une mauvaise santé. Il ordonnait le festin, commandait en maître; quelques femmes l'entouraient, il leur répondait d'un air protecteur.

En attendant qu'on servît le souper, il se mit au piano; il était bon musicien, mais il faisait trop de grimaces, de contorsions; ses mains osseuses me faisaient l'effet d'araignées. Je ne lui fis aucun compliment; il en parut étonné.

Pendant le souper, il m'attaqua. Il avait de l'esprit, mais un de ces esprits impossibles à dépenser avec d'autres qu'avec certaines femmes; un esprit brutal, malhonnête, ne reculant pas devant la plus grosse injure pour un mot drôle. Il parlait toujours de lui; il faisait, à ce qu'il disait, tout mieux que personne. Sa noblesse était la meilleure, sa fortune la plus grande; nul n'était brave comme lui.

Toutes ces forfanteries me portaient sur les nerfs. Je n'avais rien répondu à ses provocations, mais je faisais provision de colère, et déjà je lui avais donné un surnom que j'avais glissé dans l'oreille de ma voisine et qui l'avait fait rire de bon cœur, tant il s'appliquait bien au personnage. Je l'appelais le Faucheux.

Ce qui augmentait ma mauvaise humeur, c'est que j'étais placée à côté d'un grand homme très-beau, très-content de lui-même, qui faisait tout au monde pour attirer mon attention sur ses larges épaules et sur sa poitrine bombée; il était bête comme une oie et vaniteux comme un paon. C'était un bellâtre. L'oreille ouverte aux sarcasmes du Faucheux, je perdais la pantomime de mon voisin, ce qui le mit de fort mauvaise humeur.

Cela commençait mal. Je n'avais encore rien dit et j'avais déjà deux ennemis.