On commençait une valse: il me fit tourner sans attendre ma réponse. J'étais souple, il avait le bras nerveux; il me serra, je sentais les battements de son cœur, je respirais son haleine; je fermai les yeux, me laissant conduire. J'eus un étourdissement de bonheur qui passa comme l'éclair, mais dont je me souviens toujours.
Je revins à Frisette, toute radieuse.
Elle connaissait Robert, ou venait de se renseigner sur son compte, car elle me dit:
—C'est le comte ***, avec qui tu viens de danser.
Ce nom était bien beau, bien loin de moi. Je devins triste.
—Venez-vous? dit Robert; je vais reconduire Frisette d'abord, vous ensuite.
—Je suis bien fâchée de vous donner cette peine.
Il me serra le bras, et me dit:
—C'est un plaisir. Je n'aurais pas osé vous le demander; je ne voulais pas être le troisième à vous persécuter.
Il me promit de venir me voir le soir à quatre heures. Je rentrai chez moi, la tête et le cœur remplis de son image. Insensée que j'étais de désespérer de la vie! A vingt ans! est-ce que c'est possible? La veille, il me semblait que la vie n'avait plus de but pour moi. Triste folie! aujourd'hui, je me sentais renaître à l'espérance; j'entrevoyais de nouveaux horizons, de nouveaux mondes; mes ailes avaient repoussé!