Je ne l'avais plus vu que le jour où Geniol m'avait dit: «Partez, il ne peut supporter votre présence.»

Je parlais souvent de lui. Robert aurait voulu m'arracher ce souvenir qui le rendait jaloux.

Je m'en étais aperçue, et pour exciter l'amour de Robert, je revenais sans cesse à ce souvenir.

Le cœur est ainsi fait.

On est heureux d'avoir une victime à sacrifier à son idole; c'est une barbarie générale qui existe dans tous les mondes, dans toutes les classes. Nous qui n'avons pas de vertu à donner à celui que nous aimons nous lui donnons un trophée des cœurs qui souffrent pour nous. Le cœur de notre amant s'y attache et grossit la masse pour un autre. Être jeune et jolie ne suffit pas pour réussir à se faire aimer.

Cette moisson est longue à faire; les unes y sont plus habiles que les autres. On dit que nous n'avons pas de cœur; sottise et dérision! Il est dans la conformation humaine d'en avoir un de la même matière, pierre, bronze ou marbre! vains mots! Le cœur ne s'use pas, il change d'émotion, mais bat toujours jusqu'à ce que Dieu arrête les battements de cette horloge de la vie. Tout le monde a un cœur et tout le monde n'en a qu'un. Ceux qui achètent un baiser et qui avec leur or donnent leur cœur, ont-ils la prétention d'acheter des âmes? Ils les dépravent voilà tout!

Pauvres fous! une femme peut vendre dix baisers; elle ne peut donner dix cœurs. Cessez donc de gâter les femmes par le luxe la vanité, la jalousie, et vous verrez qu'elles sont toutes capables de bons sentiments; que la plus perdue sent remuer son cœur quand elle aime. Il s'était endormi sous le dégoût; qu'importe? Il se réveille à cet appel marqué par la destinée.

J'aurais voulu me faire grande comme le monde pour que Robert m'aimât. Je mettais ma vie en lui; j'aurais voulu anéantir le passé. Quand je l'attendais, j'étais inquiète, je me faisais mille chimères, je le croyais chez une autre femme. Les heures passées sans lui étaient de la vie perdue; quand je le voyais, tout était oublié. Il était taquin; il s'amusait à voir les progrès de l'ascendant qu'il prenait sur moi. Sans fortune actuelle, il dépensait énormément et faisait des dettes comme beaucoup de jeunes gens de famille.

Je n'étais pour rien dans ses folies.

Depuis le premier jour où je l'avais vu, il m'avait donné une bague; ce que j'aimais en lui, c'était bien lui. Nous sortions quelquefois ensemble le soir; j'étais fière, heureuse, au point d'oublier le passé, l'avenir. Je me serrais contre lui; je l'aimais trop pour qu'il m'aimât ou s'en aperçût. Sait-on si l'on aime quand votre maîtresse vous attend toujours, qu'elle lit dans votre pensée pour prévenir un désir, qu'elle vous suit des yeux, qu'un mot de votre bouche fait sa joie ou sa peine; on s'y fie, on en abuse. Robert en abusait. Plusieurs mois s'étaient passés ainsi; chaque jour je l'aimais davantage: tout ce qui n'était pas lui m'était indifférent.